L’adieu au libéralisme

Le libéralisme et la France, un mariage non consommé

Les Républicains ont choisi pour candidat en 2017 un individu qui, au-delà de son image apparente d’honnête homme, se veut le chantre du libéralisme.

La France a toujours eu un problème avec le libéralisme économique. Les débats entre classiques, néoclassiques, et monétaristes n’existent pas chez nous. Certaines écoles hétérodoxes, comme l’école autrichienne (Mises, Hayek entre autres) n’ont pas de représentation politique ou médiatique.

Coincé entre un parti supposé « socialiste », et une droite qui, par tradition, puise son essence dans l’étatisme gaullo-bonapartiste, le libéralisme n’a jamais trouvé d’incarnation assumée parmi les représentants susceptibles d’accéder aux plus hautes responsabilités. Au contraire, plus un candidat est proche du Graal élyséen, plus il met en sourdine ses velléités libérales, comme en atteste la marche-arrière de Fillon sur la sécurité sociale.

Pour autant, cela fait bien longtemps que nos élites politiques se sont converties aux principes fondamentaux du dogme libéral. La politique de l’offre, le contrôle strict de la politique monétaire, la lutte contre l’inflation, la croissance endogène, l’articulation de nos sociétés sur la double mécanique du marché et du droit. Autant de préceptes qui dominent largement parmi les têtes chenues qui nous dirigent.

Le culte de la réforme

La France, par l’intermédiaire de François Fillon, d’Emmanuel Macron, et d’une presse enamourée, est en train de vivre son printemps libéral.

Pas un jour ne passe sans que l’on ne nous vante le succès des politiques initiées par les Anglo-Américains à l’issue du tournant de 1979-1980 qui vit arriver successivement au pouvoir Margaret Thatcher au Royaume-Uni, et Ronald Reagan aux États-Unis.

Ces dirigeants ont entrepris une politique basée sur la déréglementation de l’économie, sur la baisse des dépenses publiques, sur les privatisations, ainsi que sur la baisse des impôts sur le revenu et le capital.

Si l’on ajoute à ce programme la baisse (voire la suppression) du smic, la dégressivité de l’allocation chômage, ainsi que la contrainte faite aux chômeurs d’accepter n’importe quelle offre d’emploi, on obtiendra les mesures ardemment souhaitées par la doxa politico-médiatique, et pudiquement baptisées du nom de « réformes structurelles ».

Splendeur et misère du libre-échange

L’argument massue supposé venir à bout de toutes les réticences est le comparatif entre les taux de chômage du Royaume-Uni et des USA d’un côté, et de la France de l’autre.

À première vue, cela semble pertinent. En novembre 2016, le taux de chômage aux États-Unis est de 4,6%. Au Royaume-Uni, il est de 4,8%. En France, il est de 10%.

Il n’en faut pas plus aux thuriféraires du modèle reagano-thatchérien pour vanter les bienfaits des « réformes structurelles » et les vertus du libre-échange. Pour autant, quel pays a voté en faveur du Brexit, remettant en cause le système établi ? Quel autre pays a élu Donald Trump, un candidat qui a fait du protectionnisme son argument phare ? Curieux paradoxe !

La vérité commence là où la paresse analytique s’arrête. Le taux de chômage officiel n’est pas un indicateur fiable pour mesurer le bien être d’une population, car il ne mesure ni la qualité de l’emploi, ni le pouvoir d’achat réel. Les choix politiques effectués au tournant des années 80, déclencheurs de la mondialisation libérale, ont laminé les industries américaines et britanniques.

L’Alena, grand accord de libre-échange signé en 1993 entre les États-Unis, le Canada, et le Mexique, a fait passer le déficit commercial américain avec ces deux pays de 27 milliards à 177 milliards en 2013, avec en prime une perte d’emplois nette pour 700 000 américains.

À noter que les conséquences sont pires encore au Mexique, puisque le maïs mexicain, vital pour la souveraineté alimentaire de ce pays, a été laminé par le maïs OGM et subventionné des Américains. Nombre d’agriculteurs mexicains ont dès lors émigré vers les États-Unis, pour travailler à des tarifs moindres que leurs homologues nord-américains. La course vers le moins-disant social est sans fond. Si elle tend d’abord à favoriser l’opposition entre classes populaires, à terme aucune catégorie sociale ne peut être éternellement protégée.

Ainsi, il est clair que les immigrés mexicains sont perdants. Qui souhaiterait quitter un champ dont il est propriétaire pour aller travailler à un salaire de misère dans un abattoir américain ? Mais ce qu’une partie de la gauche américaine ne veut pas admettre, bien relayée en cela par l’hypocrisie des idéologues du libre-échangisme absolu, c’est que dans ce contexte le travailleur américain est objectivement perdant, lui aussi.

La logique humaine veut que l’on oriente facilement la recherche de son dépit vers un responsable visible et facilement identifiable, et ainsi l’immigré mexicain finit par passer pour pour responsable auprès de son homologue américain d’un malheur en réalité partagé.

Le syndrome Gamelin

Cette même logique fait qu’il est plus simple pour les individus socialement protégés d’expliquer le vote du Brexit par l’ethnocentrisme et « l’arriération » des Anglais vivant dans les anciennes cités industrielles du nord. Tout comme il est plus simple pour eux d’expliquer le vote Trump par le racisme de ses électeurs. Si ces paramètres existent bel et bien, la volonté d’exagérer leur importance existe tout autant, car elle évite toute remise en question sur le fond.

Comme en France, les classes moyennes de ces pays ont explosé sous l’effet du dumping social et des délocalisations massives. Nombre d’individus qui les composaient naguère ont été rétrogradés au rang de classes populaires.

La différence entre les anglo-saxons d’un côté, et les Français de l’autre, c’est que dans ces pays, les fameuses réformes que l’on souhaite instaurer chez nous ont contraint d’anciens employés qualifiés à se reconvertir dans les mini jobs et autres emplois de services précaires. Ce qui permet de dissimuler la paupérisation de la population derrière un taux de chômage flatteur.

Cependant, du déclassement social nait la concentration dans des zones de non-emploi où la valeur du foncier est faible. De cette concentration découle la critique du modèle économique qui a l’exclusivité médiatique, mais aussi le rejet de ses valeurs et de ses symboles.

Cette sécession de l’ancienne classe moyenne est progressive, mais suffisamment entamée pour générer un basculement complet par rapport au paradigme de la mondialisation libérale.

Par leur vote, Britanniques et Américains ont acté la fin d’un reagano-thatchérisme que l’intelligentsia française semble plus déterminée que jamais à imposer. Cette dernière se complait à définir la France comme un pays incapable d’évoluer. Cependant, l’enracinement dans les certitudes idéologiques ne permet pas aux chefs chargés de nous mener à la bataille de comprendre qu’ils ont déjà une guerre de retard.

À moins que l’établissement structurel d’une société à deux vitesses entre gagnants et perdants ne soit un principe admis pour ces réformateurs. Auquel cas, il serait bon de l’assumer. Mais l’emploi abusif de la novlangue ne laisse guère d’espoir en ce sens.

Ainsi, si je souhaitais une société dans laquelle l’humain n’est qu’une variable fluctuant au gré des impératifs économiques, je parlerais d’une société « moderne et ouverte sur le monde ». Ce qui me permettrait de vous rétorquer, en cas de désaccord, que vous défendez une France rabougrie et repliée sur elle-même. Honte à vous !

Alan Retman

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