Burkini: islam, politique, et division

Le burkini aura marqué l’été 2016. Comme beaucoup, je suis agacé par la dimension surréaliste prise par cette polémique et par l’hystérie ambiante qu’elle engendre.

Ce qui m’étonne le plus, c’est cet acharnement à vouloir traiter la question du burkini à travers l’angle de la laïcité. La plupart des pros ou des antis s’approprient la loi de 1905 pour plaider leur cause. Il faut pourtant admettre que celle-ci ne nous renseigne en rien sur ce type de problématique, pour une simple raison, c’est que le rapport du burkini au fait religieux est indirect. La question du burkini est avant tout politique et culturelle.

Cette polémique est du nanan pour le débat public, car elle permet un classique affrontement entre une droite conservatrice et une gauche libérale-progressiste. Ainsi tout le monde s’y retrouve, ou presque.

Le burkini : islam ou pas islam ?

Tout le monde sait qu’un vêtement communique quelque chose. Nous n’empilons pas sur nous-mêmes un monceau de tissus pour parer à la nudité. À travers les étoffes choisies, nous disons quelque chose sur nous-mêmes, sur notre personnalité, sur nos valeurs.

Le burkini n’est pas issu de rien, mais il n’est pas issu non plus de l’islam. Il est issu d’un islam. Chacun, je l’espère, commence à intégrer le fait que l’islam est pluriel. Il existe plusieurs traditions au sein de l’islam. Le salafisme lui-même, qui représente une tradition de suivi rigoriste de l’islam originel, se divise en plusieurs branches incompatibles dans leurs pratiques.

En définitive, le burkini n’est pas lié à une doctrine islamique précise. Ayant été créé par une styliste australienne, le burkini est le produit de la rencontre entre deux dynamiques : la dynamique capitaliste qui vise à ouvrir en permanence de nouveaux marchés, et la dynamique islamiste qui cherche à affirmer sa visibilité dans l’espace public.

Il est donc faux de dire que le burkini est une émanation naturelle DE l’islam. Mais il l’est tout autant de dire que son interdiction est une atteinte à la pratique de la foi musulmane. Le burkini, mot-valise entre burqa et bikini, est un produit de consommation visant à satisfaire les exigences culturelles d’individus dont le mode de vie est basé sur la pratique d’un islam rigoriste (donc salafiste). En résumé, le burkini n’est pas une prescription salafiste, mais une offre faite à la population qui s’y identifie.

Quelle place pour l’État ?

Le salafisme, au-delà de son mode d’application, est une doctrine politique et religieuse. Les deux aspects sont indissociables. Cette doctrine vise à bâtir une société au plus proche des préceptes de l’islam tel qu’il apparut au VIIème siècle. Je ne vais pas décrire en longueur ce qu’est une société régie par le salafisme, les exemples abondent, et chacun est en mesure de les observer.

Il me semble que le mode de vie induit par le salafisme est totalement rédhibitoire à tout ce qui se situe en dehors, et donc aux démocrates. Que l’on soit de droite ou de gauche, socialiste, libéral, gaulliste, ou communiste, nous avons en horreur le modèle qu’incarne l’Arabie saoudite, ou pire encore, l’état islamique. Dès lors, il me paraît curieux de voir tant d’individus croyant en l’égalité hommes-femmes, allergiques aux principes rétrogrades et obscurantistes du salafisme, s’ériger en défenseurs du droit à porter le burkini.

Si l’on est contre la philosophie salafiste, il est contradictoire d’en tolérer ses applications culturelles dans nos sociétés. Je sais très bien quelle dialectique me sera opposée ; que même sans approuver il faut au moins tolérer ; qu’il faut « vivre et laisser vivre ». On me dira aussi que « L’État n’a pas à prescrire des codes moraux, culturels, ou politiques ». On dira encore qu’il s’agit d’une énième « persécution à l’encontre des musulmans ». Cette dernière assertion est la plus facile à réfuter, puisqu’on ne saurait amalgamer islam et burkini.

Il est évident qu’un État qui prescrirait à ses citoyens ce qu’ils doivent dire, penser, faire, ou comment s’habiller, aurait tout d’une dictature. Mais l’État qui ne prescrit rien, que l’on nomme axiologiquement neutre, ne me paraît pas plus enviable. L’État axiologiquement neutre est un idéal issu de la philosophie libérale. Il est nettement plus développé au sein des sociétés anglo-saxonnes, ce qui explique notamment l’incompréhension de ces pays face à nos polémiques sur le voile ou le burkini.

Alors comment se situer par rapport à ces deux conceptions du rôle de l’État dont aucune ne paraît satisfaisante ?

Sphère privée et publique

Nous savons depuis les guerres de religion au XVIème siècle que la société est hétérogène. C’est pourquoi il n’est pas acceptable que l’État impose des normes susceptibles de contrevenir au pluralisme de la population.

En revanche, l’homme est un animal politique, il vit en communauté, à travers ses interactions avec ses semblables il « produit de la société ». Il est donc évident que la société doit s’harmoniser au mieux autour d’un langage commun, de rites, de traditions, de normes civiques. Bref, si l’on souhaite éviter le cadre de la guerre de tous contre tous et de son corollaire (concurrence acharnée, séparatisme géographique, communautarisation, xénophobie), on doit se réunir autour d’un principe simple : quand on vit ensemble, il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas.

C’est pour respecter la diversité du peuple tout en le faisant vivre pacifiquement que l’on a divisé la société en sphère publique et privée. Le pluralisme de la population est sanctuarisé à travers la liberté garantie à chacun de vivre comme il l’entend dans le cadre privé. En revanche, la sphère publique est structurée par un ensemble de normes héritées de l’anthropologie culturelle du pays concerné, même si elles sont non-formelles et aptes à évoluer.

Si on applique ce principe au cas du burkini, porté sur une plage publique (car rien ne justifierait de l’interdire dans un cadre privé), il me paraît clair qu’il y a incompatibilité entre la philosophie salafiste dont il découle, bâtie sur l’inégalité, et la philosophie politique française, bâtie notamment sur l’égalité homme-femme et la non-ostentation religieuse. Puisque la sphère publique doit être régie par une philosophie englobante, et puisque ces deux philosophies ont vocation à s’y épanouir mais sont contradictoires entre-elles, l’une doit céder à l’autre. Le fait que des femmes portent le burkini librement n’entre pas en ligne de compte, dans la mesure où, même si elles sont les premières intéressées, elles ne représentent pas à elles-seules la sphère publique.

 De l’art de diviser le peuple

Mon parti pris, exprimé assez largement à travers ce blog, est d’inverser les rapports de domination entre une classe ultra-minoritaire qui détient les moyens de production et monopolise les institutions, et une classe ultra-majoritaire qui, par le biais du salariat, est soumise à ceux qui lui octroient un emploi (ou pas), et dont l’expression démocratique est bridée par une représentation politique biaisée.

Ce qu’on appelle communément la lutte des classes requiert que les individus hétérogènes qui composent le peuple se regroupent sur la base d’une conscience partagée et d’un destin commun. Du point de vue de la bourgeoisie, il est évidemment opportun de diviser le peuple afin d’annihiler sa capacité à renverser la hiérarchie existante.

Une certaine gauche tend à considérer qu’un Français maghrébin ou musulman fait automatiquement partie du prolétariat et du camp des dominés. Ce fut vrai par le passé, ça l’est beaucoup moins aujourd’hui.

Le prolétariat a toujours eu en son sein une composante totalement indifférente à la lutte des classes et à la réappropriation des moyens de production. Marx employait le terme de « lumpenprolétariat » dans lequel il regroupait les voyous, les voleurs, les criminels, les alcooliques, et globalement tous les déclassés constituant un sous-prolétariat, lequel se muait volontiers en force d’oppression aux mains de la bourgeoisie contre les vrais prolétaires luttant pour leur émancipation.

Il me semble aujourd’hui que les individus ayant fait le choix de l’islamisme (politique, culturel, ou terroriste), et vivant de ce fait comme une communauté autonome au sein même du peuple, peuvent être considérés comme les représentants d’une nouvelle forme de lumpenprolétariat.

Pour l’islamiste, il n’y a pas d’affranchissement de l’homme par rapport au culte du travail salarié, pas de velléité à réorganiser la vie en commun autour de structures de démocraties locales et réellement représentatives, pas de souci de rebâtir une économie locale, respectueuse de l’environnement et fondée sur la valeur d’usage. Pour lui, tout cela n’a aucun sens.

L’islamiste vit dans un paradigme excluant dans lequel tout est pensé et conçu à partir des textes de l’islam. Il ne peut donc être considéré comme un membre du prolétariat, ni même comme un agent dominé du système capitaliste. Au contraire, en affirmant son identité propre par delà les contraintes culturelles de son pays, en réfutant tout principe de séparation entre sphère privée et publique, il se place comme allié objectif du capitalisme. C’est du reste ce que démontrent le burkini, la création d’une gamme islamique chez H&M, ou la hallalisation des enseignes agro-alimentaires.

Le burkini est un code culturel du logiciel islamiste, et il me paraît sain de le penser autrement qu’à travers l’angle du « chacun fait comme il veut ». Cette logique me paraît aussi vertueuse dans le cadre privé qu’égoïste dans le cadre public. Tout cela paraîtrait sans doute plus simple si un amalgame n’était pas entretenu entre islam et islamisme. Cet amalgame est le jouet d’une gauche libérale et d’une droite conservatrice qui l’emploient à tour de rôle afin de perpétuer un clivage artificiel, tandis que le peuple se déchire autour d’un bout de tissu, repoussant un peu plus la nécessaire unité par laquelle il pourrait se réapproprier la souveraineté sur sa vie et sur ses institutions.

Alan Retman

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