Le Brexit, ou comment désespérer Boboland

J’admets avoir été surpris par le Brexit. D’un naturel plutôt optimiste, l’eurosceptique que je suis a poussé le scepticisme jusqu’à douter de l’issue du vote. C’est donc avec un plaisir tempéré par l’incrédulité que j’ai accueilli le résultat.

Un cycle a pris fin, un nouveau va débuter. La démonstration que le changement existe au-delà des promesses de campagne électorale mérite déjà d’être célébrée.

Je n’attendais rien de bénéfique, ni même d’honnête, dans le traitement médiatique global. Mais j’ai sans doute trop attendu en termes de réflexion. Je pensais que la perception citoyenne de l’Union Européenne était plus pragmatique que cette chimère d’une alliance des peuples dont on nous rebat les oreilles.

Je ne catégorise pas le monde en deux, avec des gens qui auraient tout compris, les eurosceptiques, et des crétins mal intentionnés, les pro-UE. Beaucoup d’eurosceptiques me font honte, et à l’inverse je fréquente et j’estime beaucoup de gens dont les opinions sont pro-européennes.

Mais ce que j’ai lu à la suite du Brexit c’est un flot de réactions tantôt indignées, tantôt mélodramatiques, et souvent ridicules.

Les messages mièvres et larmoyants qui engorgent les réseaux sociaux révèlent à quel point la politique est traitée avec superficialité. Le Brexit est globalement réduit à une opposition entre les gens ouverts et les gens fermés, les tolérants contre les intolérants, les modernes contre les archaïques, les savants contre les ignorants.

Les saillies anti-Brexit inspirées par un humanisme de dame patronnesse ont recouvert mon fil d’actualité. J’y ai souvent lu cette rengaine consistant à dire que l’UE ne marche pas bien, mais qu’il faut y rester pour la changer. Je pense que la consensualité révèle un profond conservatisme. Cette méconnaissance paresseuse d’une UE que tant de gens, croyant avoir la fibre sociale, défendent avec ardeur m’agace profondément. Elle me donne le sentiment de me battre pour des veaux, ce qui est assez décourageant, même quand on est végétarien.

La politique ce n’est pas prendre une pose affectée qu’on partage sur Facebook quand on se sent obligé d’être triste ou heureux par rapport à l’actualité. La politique n’est ni l’affrontement du bien contre le mal, ni un hashtag qui fait le buzz, ni des bons sentiments mis en slogan. La politique c’est la querelle, la division, l’affrontement, l’engueulade, la volonté de faire triompher des principes. Bref, la politique c’est le débat d’idées.

J’aime cette formulation, car les concepts de « débat » et « d’idée » ont la vie dure aujourd’hui. Sitôt que l’on remet en cause l’orthodoxie politique, c’est-à-dire ce qu’ont bâti les actuels détenteurs du pouvoir, on donne dans le populisme. Merveilleux outil que ce populisme dans lequel on fourre en vrac Trump, le racisme, Mélenchon, la démagogie, le poujadisme, Marine Le Pen, Orban, le socialisme originel, Poutine, le gaullisme, l’initiative référendaire, la démocratie directe, Podémos, l’euroscepticisme, le keynésianisme… bref, absolument tout et son contraire.

George Orwell, un grand Britannique, disait qu’il existe trois classes sociales. La classe supérieure qui détient le pouvoir, la classe moyenne qui souhaite la renverser, et la classe inférieure qui, lorsqu’elle conscientise sa propre existence, souhaite aboutir à une société sans classes. Historiquement, la classe moyenne parvient à détrôner la classe supérieure lorsqu’elle s’appuie sur la classe inférieure, avant de renvoyer cette dernière à sa condition tandis qu’un nouvel ordre s’installe. C’est par exemple ce qui advint de la Révolution française.

Le drame où nous sommes aujourd’hui, c’est que la mondialisation a rendu les frontières poreuses entre la classe supérieure et une petite partie de la classe moyenne. Le reste, les perdants de l’affaire, sont redirigés par la force des choses vers les classes inférieures. Il en découle un clivage binaire extrêmement néfaste entre deux entités qui se dessinent aujourd’hui dans nos sociétés. Ce clivage se retrouve sur les cartes électorales du Brexit, des élections présidentielles en Autriche, des primaires américaines, ou des régionales en France.

Pour tous les gens composant la classe des exploités, la solution est de s’unir, de prendre conscience qu’ils ont une cause commune. Cette cause passe en partie par le fait d’abattre l’Union Européenne, promoteur de la mondialisation et véritable verrou institutionnel instauré par la classe supérieure.

 Mais la prise de conscience qui permet l’action est entravée par l’inversion des valeurs. Ces valeurs, elles sont dictées quotidiennement par les détenteurs du pouvoir, à travers leurs relais médiatiques.

Ainsi défendre ses intérêts n’est pas une lutte sociale, c’est du populisme ; vouloir briser l’accaparement du capital est rétrograde ; protéger les acquis sociaux est réactionnaire ; refuser la concurrence du tous contre tous est du repli sur soi.

À l’inverse, la libéralisation c’est le progrès ; la déréglementation c’est la liberté ; l’acculturation c’est l’ouverture ;  l’exploitation au travail c’est de la flexibilité ; transférer la souveraineté populaire aux intérêts privés c’est du pragmatisme.

Dans un tel paradigme l’Union Européenne est présentée comme la quintessence de l’ouverture sur l’autre, du progrès, et de la paix. À cette conception abrutissante, très à la mode à Londres, un peu moins dans le nord du pays, s’ajoute le perpétuel chantage au racisme. Le fait est que plusieurs partis eurosceptiques communiquent sur l’immigration, souvent avec stupidité. Belle aubaine, exploitée jusqu’à l’outrance par les gardiens de la conservation.

Mais regardons les insultes racistes proférées en Grande-Bretagne par certains contre les Polonais. D’où viennent-elles, si ce n’est de la directive européenne instaurant le système des travailleurs détachés ? D’où viennent-elles si ce n’est de cette velléité d’organiser la violence sociale entre les travailleurs pour les avoir au rabais ?

Entendons-nous bien, je rejette et je méprise toute forme de manifestation xénophobe. Mais les euro-béats ont trop beau jeu de lier racisme et euroscepticisme. Tout d’abord parce que l’euroscepticisme est une question institutionnelle et n’a de ce fait aucun rapport avec les thèses racistes.

Mais surtout parce que tout ce qui se rapproche du « populisme » nait précisément en réaction par rapport à la mondialisation et à la violence qu’elle engendre. Le Brexit lui-même est l’engeance de l’Union Européenne, tout simplement.

Enfin, un signe devrait attirer l’attention de tous ceux qui se désolent du Brexit en y voyant un triomphe de la haine et du repli. Ce signe, c’est que l’Union Européenne entre encore en crise suite à un référendum. Comme en 2015 avec la Grèce, comme en 2005 pour le projet de Constitution. L’Union Européenne a un problème avec la démocratie. Quand les peuples ont le moyen de s’exprimer sur l’UE, ils la rejettent. D’où la volonté de ses promoteurs de ne pas les associer à son élaboration. N’y-a-t-il aucune conclusion à en tirer ?

Visiblement il n’y en a pas pour tous ces jeunes Anglais qui réclament un second référendum, en arguant que les vieux les ont condamnés par égoïsme. Mais de quel égoïsme parle-t-on ? Que doivent les vieux aux jeunes ? D’ailleurs, il faudrait définir qui sont exactement ces vieux montrés du doigt aujourd’hui. Sont-ce ceux qui ont combattu durant la dernière guerre mondiale ? Sont-ce ceux pour qui la jeunesse a été vécue dans la crainte d’un conflit nucléaire avec l’URSS ? Sont-ce ceux qui ont vécu la grave crise économique des années 70, ou les années de fer du thatchérisme ?

Les aînés anglais sont la cible des gamins lobotomisés de Boboland croyant que l’UE leur fournit leur pain quotidien, leur emploi, leur Ipad, et le transport pour aller s’embiérer à Barcelone ou à Berlin. Ceux-là devraient se méfier, car quand on est un jeune crétin on finit souvent vieux con. Aussi seraient-ils devenus eurosceptiques avec le temps. Leurs aînés se sont donc sacrifiés pour leur épargner le pire. Encore une fois.

Alan Retman

Publicités