Revenu de base : asservissement ou libération ?

Les Suisses viennent de rejeter massivement l’instauration du revenu de base inconditionnel (RBI) lors d’un référendum. Pour faire bref, le RBI consiste à fournir une subvention unique et d’un montant égal à l’ensemble des citoyens, qu’ils travaillent ou non, à la place de toutes celles existantes.

La question du RBI a ceci d’original qu’elle divise profondément, et ce à l’intérieur même des chapelles politiques ou idéologiques. Ainsi un libéral favorable au RBI affirmera que cette subvention est nécessaire pour en finir avec l’usine à gaz administrative liée à la multiplication des différentes subventions déjà existantes ; il affirmera encore que le RBI libère l’individu des contraintes élémentaires et lui permet de produire des choix individuels afin de mieux se projeter dans la société. Ce à quoi un autre libéral lui rétorquera que le RBI procède de l’assistanat, qu’il va encourager l’oisiveté, diminuer la force de travail présente sur le marché, et dispenser les jeunes du moindre effort.

Passons sur les inévitables clichés liés à l’oisiveté, parfaitement illustrés par l’image qui ornemente cet article, et réfléchissons plutôt à la seule question vaille : est-ce que le RBI constituerait une avancée pour l’individu ?

Le RBI, c’est de gauche ou pas ?

La même problématique existe dans le camp d’en face, dans un clivage sans doute plus violent car il vient s’insérer aux fondements de ce qui constitue le socialisme. Pour ceux qui en douteraient, je parle évidemment du vrai socialisme, prolétarien, et non pas du social-libéralisme produit par le parti prétendu socialiste qui nous gouverne. Dans le cadre d’un dialogue entre deux socialistes, l’un favorable au RBI et l’autre hostile, le débat pourrait donner à peu près ceci :

-Le RBI est juste et nécessaire, car il représente cet affranchissement par rapport au salariat et à la logique capitaliste que nul système socialiste n’a encore permis jusqu’à maintenant

-Oui, pour ceux qui vivront uniquement du RBI, mais tous ceux qui continueront à travailler, par nécessité ou par choix, verront certainement fondre leur fiche de paie sous prétexte que leur travail ne représenterait qu’un appoint au RBI

-Mais le RBI est une protection indispensable dans la mesure où le travail est aliénant et pas toujours rémunérateur. Il permettrait aux individus de dégager assez de temps de réflexion pour se projeter dans la société en fonction de leurs passions, de leurs envies, et du sens qu’ils souhaitent donner à leur vie

-Il va surtout renforcer l’association entre gain et individualisme, comme si l’on pouvait satisfaire à ses besoins vitaux et matériels uniquement par soi-même, alors que nous savons bien que l’individu n’est jamais isolé au sein de la société dans laquelle il vit et que chaque avancée humaine dépend de notre faculté à « produire de la société ». Le RBI va entériner le mythe de Robinson Crusoé si cher aux doctrinaires du néolibéralisme, avec les conséquences que nous connaissons en termes d’isolement social et de délitement de la sphère publique

-La sphère publique est déjà mise au supplice par la mentalité du tous contre tous et chacun pour soi. La peur envahissante du chômage mène irrémédiablement l’individu à percevoir autrui comme un obstacle potentiel, ce qui impacte sur la sociabilité de nos rapports. En outre, cette épée de Damoclès du chômage menaçant le travail a un impact réel et chiffrable en termes de santé publique

-Justement, dans ce système l’individu irait se soigner par ses propres moyens, fournis par le RBI. Il aurait donc les moyens de se soigner mais à son détriment. Ce serait une rupture dramatique avec le système solidaire qu’est le nôtre et dans lequel le bien portant paie pour le malade, le travailleur pour le retraité, le riche pour le pauvre

-Avec le RBI les pauvres seraient mieux traités, puisqu’actuellement 1/3 des bénéficiaires du RSA et 2/3 des bénéficiaires du RSA activité ne demandent pas leur dû, par ignorance de leurs droits

-Les gens modestes y perdraient tout de même dans la mesure où le RBI consiste en une mesure égalitaire venant se greffer sur un tableau social très largement dominé par l’inégalité. Ainsi, nombre de personnes subventionnées actuellement y perdrait avec l’instauration d’un seul revenu fixe qui, pour d’autres, constituerait un effet d’aubaine. Ce serait donc accroître les inégalités

Le débat pourrait être prolongé sur la base de bien d’autres arguments encore. Il y a en fait une opposition entre deux positions sincèrement socialistes. L’une, que j’appellerais « théorique », me semble focalisée sur l’opportunité historique de briser les chaînes du salariat, ce qui constitue le cœur de la pensée socialiste qui, rappelons-le, consiste en une critique fondamentale de la logique capitaliste d’appropriation des moyens de production dont le corollaire est précisément le salariat.

L’autre vision, plus « réaliste », semble avoir admis la logique du salariat et intégré la société du marché régie par le droit. Pour autant, elle semble moins focalisée sur la théorie historique du socialisme et plus intéressée aux conséquences sociales concrètes que le RBI produirait dans le contexte présent.

Le fait est que le RBI ne représenterait peut-être pas tant un affranchissement du capital que la pleine admission de sa victoire totale, du fait d’une concentration des moyens de production encore plus réduite qu’à l’époque des grands domaines seigneuriaux de la féodalité. Si tel est le cas, le RBI ne serait donc pas un affranchissement par rapport à ce système mais un accommodement afin de le perpétrer, en corrompant à la source toute velléité de révolte sociale.

Il me semble que l’objectif de la doctrine socialiste est de répartir équitablement les moyens de production à l’ensemble des travailleurs, sans tyrannie d’État (communisme) et sans logique d’accumulation maximale (capitalisme). Dès lors, instaurer le RBI dès à présent reviendrait à abandonner définitivement la lutte pour un partage plus juste des moyens de production.

Avons-nous vraiment le choix ?

La question se pose, dans la mesure où le numérique et la robotisation constituent des processus croissants et irréversibles qui détruisent beaucoup plus d’emplois qu’ils n’en créent. À termes, il ne restera de travail disponible que pour les tâches très spécialisées et les professions relatives à ce qu’on catégorise aujourd’hui comme CSP+. Des emplois sélectifs et fortement restreints donc.

L’hypothèse d’un changement total de paradigme économique, d’un renversement du capitalisme néolibéral, ne signifierait pas pour autant la fin du progrès technique. La question se poserait toujours, tout comme se pose la question morale.

Qu’adviendra-t-il dans un monde où les usines robotisées seront nécessairement relocalisées en occident ? Quelles en seront les conséquences dans les pays « low-cost » qui sont en pleine phase d’industrialisation ? Comment équilibrer un monde où toute une partie serait rejetée dans les ténèbres, tandis que l’autre vivrait d’une rente, dans des conditions de confort optimales ?

La fin du modèle basé sur le productivisme forcené et la recherche du profit maximal, la relocalisation de l’emploi, le développement d’une agriculture bio et paysanne diminueraient certainement les besoins en termes de robotisation, puisque le développement de cet outil vise précisément à passer à l’étape supérieure dans la recherche du produire plus pour gagner plus. Mais cela ne ferait que retarder l’indispensable réflexion que nous devons avoir par rapport au RBI.

 Alan Retman

 

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