Lutte des classes, lutte des gauches

La situation de blocage que connaît la France symbolise clairement que nous vivons une lutte des classes. Au-delà des postures des uns et des autres, gouvernement ou syndicats, au-delà des intérêts politiciens à l’approche de 2017, il n’est pas possible de nier que deux gauches s’affrontent.

La première, celle qui est dans la rue, s’inscrit dans la tradition prolétarienne des sans-grades, des précaires, de ceux qui doivent lutter pour espérer vivre dignement. La seconde, celle qui fait la loi, est héritière d’une tradition de gauche libérale et bourgeoise.

L’union de ces deux gauches a toujours été ponctuelle. Elles s’unirent par exemple en 1789, en 1830, en 1848, mais aussi durant l’affaire Dreyfus ou encore en 1936 avec le Front populaire. Ce flirt sans fin a généré au fil de l’Histoire un amalgame faisant de la gauche française un tout, alors qu’en réalité les objectifs poursuivis par la gauche libérale d’un côté, et par la gauche prolétarienne de l’autre, sont totalement contradictoires. Notons d’ailleurs, comme le souligne Jean-Claude Michéa, que les socialistes eux-mêmes ne se considéraient pas comme étant membres de « la gauche ». Ce terme étant dévolu au XIXème siècle aux Républicains, c’est-à-dire à la gauche libérale.

Historiquement, la gauche libérale voit le capitalisme comme un outil de développement, de progrès, et à terme d’émancipation. Les socialistes, eux, le voient non pas comme un simple mode de production, mais comme une philosophie de l’accaparement des progrès techniques dans le but de maximiser les biens de ceux qui détiennent les outils de production. En somme, la gauche libérale considère que le capitalisme est une condition nécessaire au progrès moral, tandis que la gauche prolétarienne considère que la logique même du capitalisme interdit le progrès moral, en maintenant des exploiteurs et des exploités.

L’Histoire se poursuit sous nos yeux

Jusqu’à présent, la gauche libérale a toujours su mobiliser le prolétariat lorsqu’il s’agissait d’abattre des gouvernements réactionnaires ou conservateurs. Hors de ces alliances occasionnelles, le prolétariat n’a jamais su tirer un avantage politique de sa séparation d’avec la gauche libérale. C’est notamment ce qu’illustre l’épisode de la Commune de Paris, où la gauche de Thiers écrasa les Communards.

La gauche libérale a su produire un outil de gouvernance, le parlementarisme, dès lors qu’elle a conscientisé son existence en tant que classe, en 1789. En revanche, l’union prolétarienne n’a jamais produit d’outils politiques autres que ceux liés au syndicalisme.

C’est bien cette opposition permanente que l’on retrouve aujourd’hui. Un gouvernement de gauche, libéral et porteur d’une philosophie capitaliste, et face à lui un néo-prolétariat qui renoue peu à peu avec l’héritage socialiste originel. Si l’Histoire se vérifie, alors le gouvernement l’emportera, d’autant qu’il peut compter sur le soutien embarrassé des forces conservatrices.

La lutte des classes est une réalité

Au-delà des rodomontades d’un Nicolas Sarkozy ou d’une Marion Maréchal Le Pen, la lutte des classes n’est donc pas un concept passéiste. On pourrait même dire que c’est une idée qui retrouve tout son sens. L’éclosion des classes moyennes, durant les Trente Glorieuses, a puissamment contribué à rendre la lutte des classes caduque. L’expansion économique et la possibilité de gravir l’échelle sociale ont balayé le rêve d’un Grand Soir socialiste.

Mais la fin des politiques keynésiennes et le tournant néolibéral ont promu une forme de capitalisme dont l’agressivité expansionniste est sans précédent depuis le XIXème siècle. Il en découle une volonté politique de favoriser toujours plus sa logique d’accumulation, en réduisant les salaires, en flexibilisant le marché du travail, en ouvrant les frontières, en impulsant l’autonomisme de l’individu, en diminuant les dépenses publiques, en limitant les entraves éthiques et environnementales. La loi El-Khomri n’est jamais que la traduction française d’un phénomène mondial.

La gauche ennemie des travailleurs

La situation présente toutefois une touche d’ironie. Les néo-prolétaires constituent un soutien de premier ordre aux principes fondateurs du gouvernement qu’ils tentent d’abattre. En effet, la gauche libérale repose sur trois pivots idéologiques :

1) Le transfert de la question sociale de l’électorat ouvrier vers les populations des banlieues

2) L’ouverture totale des frontières aux hommes, aux capitaux, et aux marchandises

3) L’octroi continu de droits individuels, que l’on nomme hâtivement « progressisme »

L’amalgame entre gauche libérale et socialisme dont j’ai parlé plus haut eut pour résultat que ces trois pivots infusèrent l’idéologie socialiste, elle-même diluée dans ce magma informe que l’on nomme aujourd’hui « la gauche ».

Il existe évidemment une question sociale en banlieue, mais elle ne monopolise pas l’ensemble de la problématique qui est de dimension nationale. Il me paraît très clair que faire de l’immigré le nouveau prolétaire, et reléguer le prolétaire historique au rang de beauf raciste électeur du FN est une logique redoutable mais cohérente, eu-égard au combat impitoyable que la gauche de gouvernement a toujours mené contre ceux qu’au XIXème siècle elle nommait « les partageux ».

Il me semble aussi évident que l’ouverture totale des frontières, concept libre-échangiste s’il en est, s’inscrit à rebours des conceptions socialistes.

Le troisième point est un peu plus ambigu. L’expansion permanente des droits individuels répond à une logique capitaliste pour laquelle l’interdit est toujours un obstacle. Néanmoins, la volonté d’émancipation de certaines catégories de la population peut également correspondre à une volonté légitime. Ce fut par exemple le cas pour le féminisme. La libération de la femme allait dans le sens du capital, mais n’en constituait pas moins une avancée réelle, attendue, et salutaire.

Ainsi, la séparation idéologique entre socialistes et libéraux de gauche est une réalité, mais les premiers paient en ce moment même leur incapacité à l’avoir concrétisée institutionnellement. Libéraux de gauche et socialistes sont artificiellement unis par des totems idéologiques qui n’appartiennent qu’aux premiers.

La défense des intérêts de classe du néo-prolétariat est amoindrie par son attachement à des principes dont certains sont des causes directes de sa ruine, comme par exemple l’ouverture des frontières.

La grande force idéologique du socialisme a toujours été sa légitimité morale. Mais il est aujourd’hui empêtré dans un concept global, la gauche, dont les valeurs clefs sont celles du capitalisme. Pour s’exprimer politiquement, le socialisme doit marquer une rupture avec la gauche du capital. Rupture au nom de laquelle il devra se dépouiller des « pivots de la gauche » qui fondent aujourd’hui la légitimité morale.

Le fait que le capitalisme soit aujourd’hui titulaire de ce qui est moral montre à quel point nous sommes allés loin dans l’inversion des valeurs et dans la perversion des idées. Si le socialisme accomplit cette rupture, encore faudra-t-il qu’il y survive.

Alan Retman

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