Le féminisme n’est pas une castration

L’affaire Baupin fait la une de la presse française et circule largement au sein des médias européens. Accusé d’avoir agressé sexuellement plusieurs de ses collègues femmes, le député Europe Écologie les Verts a d’ores et déjà démissionné de son poste de vice-président de l’Assemblée Nationale.

Le machisme est un déshonneur

De prime abord, on pourrait s’étonner de l’ampleur prise par une affaire le jour même de sa révélation. Comme tout un chacun, Denis Baupin bénéficie de la présomption d’innocence, c’est à la justice seule de déterminer s’il est coupable des faits qui lui sont reprochés.

Mais si ce nouveau cas de harcèlement supposé est aussi médiatisé, c’est aussi parce qu’il révèle un malaise profond. Nul besoin d’être un intime du pouvoir pour savoir que la plupart des postes de responsabilités sont tenus par des hommes. Au-delà de toute critique moralisatrice idiote, nous savons tous que la société fut officiellement patriarcale avant de devenir égalitaire par principe. Cependant, il faudra encore du temps avant que nos sœurs, nos filles, ou nos amies soient plus représentées dans des postes de décision.

La lucidité nous impose de bien concevoir la réalité suivante : des organismes essentiellement masculins, dans lesquels les acteurs sont dotés d’un statut social supérieur, sont des terreaux fertiles à l’épanouissement du machisme le plus sordide. Le machisme n’est pas une lubie féministe, il est avant tout un déshonneur, la manifestation d’une faillite personnelle, d’un manque de considération envers la féminité. Il s’inscrit à rebours d’une des plus belles traditions françaises : l’art de respecter les femmes.

La galanterie à la française

La galanterie est un des attributs de la culture française. Puisant ses racines à l’époque médiévale, dans ce que l’on appellera plus tard « l’amour courtois », la galanterie fut un moyen de rendre aux femmes par l’hommage ce dont on les privait par la pratique, c’est-à-dire le pouvoir. À défaut de pouvoir exercer un rôle quelconque dans la représentation civile, les femmes eurent souvent un rôle politique réel, comme en témoigne Joséphine de Beauharnais pour Napoléon, ou Isabeau de Bavière pour Charles VI.

Techniquement, la galanterie consiste à réguler son désir par la parole, à articuler par une attitude élégante le sentiment instinctif, afin de ne point faire offense aux mœurs civilisées. Dans une époque où l’égalité entre hommes et femmes est érigée au statut de loi constitutionnelle, on pourrait penser que la galanterie est devenue superflue. C’est effectivement ce que pensent certains courants féministes pour lesquels la galanterie est un prolongement du patriarcat sous couvert d’amabilité.

Certes, nul n’est tenu d’être galant aujourd’hui. Néanmoins, la galanterie demeure un accord tacite dans un contexte où l’équité de fait n’a pas encore rejoint l’égalité de principe. Elle est un principe harmonisateur, plaisant pour l’ensemble de ses acteurs, dans la mesure où ils ne sont pas eux-mêmes prisonniers de principes intransigeants.

Le féminisme : une position de principe contre l’injustice des faits

Si l’affaire Baupin est si grave dans les sujets qu’elle aborde, c’est parce qu’elle fait écho à une réalité sociologique, n’en déplaise à Éric Verhaeghe. Ce dernier dénonce sur son blog l’hypocrisie de certaines femmes politiques françaises qui, tout en se glorifiant d’être dans la confidence depuis longtemps, ne s’en montrent pas moins vindicatives envers l’accusé. Il a raison sur ce point, mais faut-il pour autant y voir une grande célébration des castratrices en chef ? Faut-il se dire que nous sommes face à une nouvelle mise au pilori de l’homme blanc condamné pour avoir exprimé un désir dicté par la nature ? Non. Les rapports hommes/femmes ne doivent pas se cantonner à une défense aveugle de son sexe. L’arrivisme de quelques politiciennes ne saurait élaguer l’injustice vécue par tant d’anonymes.

Certes, le désir est dicté par la nature, mais la goujaterie est affaire de conscience. Le surmoi impose à un individu civilisé de restreindre ses pulsions. Or, trop nombreuses sont les femmes à être insultées parce qu’elles n’ont pas ri à une plaisanterie vaseuse, harcelées parce qu’elles ignorent une drague insistante, agressées parce qu’elles refusent les avances offensantes d’individus grossiers.

Il est choquant de constater que chaque témoignage relatif à un harcèlement partagé sur les réseaux sociaux produit son flot de dénégations haineuses, inversant le rôle entre la victime et son bourreau. Ainsi, une femme agressée devant tout le monde dans le métro n’aura qu’à s’en prendre à elle-même pour avoir aguiché les mœurs lubriques de son agresseur, qui lui ne fait qu’obéir à sa nature. Les témoignages de femmes subissant des injustices au quotidien abondent sur le net, à travers des blogs ou des tumblr qu’on ne lira pas, sous prétexte qu’ils représenteraient des élucubrations féministes.

Pour autant, le féminisme n’est pas un tout, il y a autant de féminismes qu’il y a de femmes (et d’hommes) engagées à représenter cette cause. Certains féminismes sont purement sociologiques, d’autres sont politisés et s’étendent de façon spécieuse vers l’écologie, l’anticapitalisme, et l’anticolonialisme. Mais tous ont en commun un principe simple, hélas constamment disputé : la femme n’a pas vocation à être un objet de désir pour l’homme. Toute personne croyant réellement en l’égalité de principe des hommes et des femmes est féministe. Si certains féminismes sont sectaires, le concept de base n’exclut ni les hommes, ni même les gens dotés d’une vision modérément conservatrice de la société.

La violence des hommes envers les femmes a toujours existé, il ne faut pas amalgamer la réalité des siècles précédents avec la galanterie livresque léguée par la tradition. Néanmoins, l’hyper-individualisme de notre société, cette idée qu’aucune forme de principe national ou de précepte moral imposé ne puisse restreindre notre désir contribue certainement à façonner le narcissisme de notre époque, dont l’une des conséquences est que le mot « non » ne constitue pas une réponse recevable pour un homme désireux d’assouvir son désir. Encore moins s’il ne dépend que d’une femme.

Denis Baupin n’est probablement pas le pire des hommes, encore une fois nous sommes tenus de croire qu’il est innocent jusqu’à ce que la justice rende son verdict. Mais si le simple soupçon amène à un tel déchainement, c’est parce qu’étant à un poste symbolique, l’affaire qui le concerne symbolise à son tour le témoignage de ces milliers d’anonymes souffrant de faits analogues à ceux reprochés au député. Mais celles-là, on ne les entendra jamais. Denis Baupin n’est pas traité avec une égalité de principe, mais très ironiquement, son cas en dit long sur l’inégalité de traitement qui existe dans notre société.

Alan Retman

 

 

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