2017: un choix de civilisation

L’échiquier politique en 2017 sera morcelé en une multitude de chapelles, alors que c’est un choix de fond qui sera proposé aux Français. Le vote que nous ferons ne visera pas simplement à porter un parti au pouvoir, il exprimera un choix de civilisation

Premier choix : la civilisation globalisée

Le premier choix sera celui de poursuivre avec la politique menée un peu partout dans les pays occidentaux depuis l’après-guerre. Cette politique s’articule autour d’un socle fondamental : le marché. Pour les tenants de cette doctrine, le grand marché n’est pas le nom donné à la somme des flux commerciaux échangés entre les différents agents. C’est une entité d’inspiration métaphysique. C’est la mise en commun des nations, des cultures, des hommes, et des aspirations personnelles qui guident ces derniers.

Cette conception repose sur la croyance en la théorie de la Main Invisible, conceptualisée par Adam Smith. La Main Invisible est ce qui harmonise les désirs privés, lesquels mèneraient nécessairement au bien public. Même si la formule ne présente pas les choses ainsi, cette Main semble être celle de Dieu. La théorie n’ayant jamais été démontrée scientifiquement, ni même empiriquement, on est bien dans le registre de la croyance.

Cependant, si on admet que la Main Invisible existe, et que nos vices privés font effectivement le bien public, alors la refondation de la grande société humaine autour du marché devient pertinente, dans la mesure où le marché est composé d’échanges qui sont en fait l’expression de nos désirs privés. Dans ce paradigme, la pacification des rapports humains, la prospérité, le bonheur, dépendent entièrement de notre capacité à bâtir un grand marché mondial efficient. Pour que ce marché soit efficient, deux choses sont nécessaires :

  • La convergence des entités nationales, c’est-à-dire une convergence linguistique, culturelle, morale, éthique, politique, économique, institutionnelle
  • La mise en place de politiques publiques nationales visant à organiser cette convergence (libre-échange, disparition des frontières, laissez-faire, transferts de souveraineté, harmonisation des normes, alignement social et fiscal)

Ainsi, l’Union Européenne n’est pas tant une addition de nations souveraines qu’une plateforme supranationale dont le but est de piloter cette convergence.

Pour me faire l’avocat du diable, je pourrais dire que tout ceci tient la route. En effet, si on admet que l’espèce humaine est une, que le bonheur résulte dans la liberté du choix, que la paix est dans la satisfaction du désir ; si enfin on admet que la concorde mondiale qu’on n’a jamais eue repose sur une uniformisation qu’on n’a jamais tentée auparavant, alors les politiques menées sont crédibles. Dans cette configuration, les transferts de souveraineté vers l’UE prennent du sens. Tout comme il paraît sensé de se ranger derrière un guide, les États-Unis, ou de promouvoir le traité transatlantique qui stimulera l’épanouissement de ce grand marché mondial.

Ces conceptions sont défendues par des idéologues et mises en pratique par les élites politiques. Elles sont aussi soutenues par des millions d’électeurs à travers le monde. Certains sont dupes, d’autres non. Sauf à croire qu’ils soient inspirés par le Diable, auquel cas on donnerait nous aussi dans le métaphysique, ou que le désir d’enrichissement gouverne le monde, ce que je ne crois pas, on peut considérer que nos gouvernants mènent de bonne foi une politique liée à une certaine perception du genre humain (du moins pour ceux qui savent ce qu’ils font, pas sûr qu’ils soient les plus nombreux).

Dans ce cas-là, le fait que l’uniformisation par le marché produise des multinationales aux pouvoirs tentaculaires et des lobbies surpuissants représente un moindre mal, comparativement aux oppositions que les États-Nations font naitre entre les hommes, menant parfois jusqu’à la guerre.

Difficile de ne pas voir ce caractère métaphysique lorsque l’on entend les incantations religieuses des défenseurs de l’orthodoxie économique néolibérale, aveugles à tout horizon autre que celui de la croissance. Impossible de ne pas voir cette croyance en action devant le déni fanatique des Ayatollahs du fédéralisme européen lorsqu’on les met face aux ratés de l’euro ou des institutions européennes.

Enfin, dernier attribut de la doctrine du grand marché harmonisateur : sa construction requiert la mise en congé de la démocratie qui, par essence, pose le principe du choix politique, et donc de l’alternance.

Second choix : un monde pluriel

Toutes ces conceptions sont fort heureusement contestables. Rien ne démontre que l’uniformisation mène à la compréhension universelle. Aucune preuve n’atteste que les désirs des individus s’harmonisent entre eux. Donc rien ne prouve que la convergence des nations vers une civilisation mondiale dont le socle commun serait le marché soit désirable.

On peut s’accorder avec le camp d’en face sur le besoin de pacifier les rapports humains, mais sans considérer pour autant que le pluralisme culturel et linguistique soit un obstacle. Par ailleurs, on réfutera sans ambages la mise aux rebus de la démocratie comme condition indispensable au progrès. Oui notre monde est complexe et requiert la compétence des spécialistes. Mais un pouvoir n’est acceptable que dès lors qu’il est légitime, et en la matière, seul le peuple est spécialiste. La démocratie peut parfois être détestable, mais c’est le moins pire des régimes possibles, selon le mot de Churchill.

Si l’on pense à l’achèvement du projet de civilisation globalisée, on s’imagine la disparition des États et des gouvernements. On voit l’instauration d’un communisme privatisé, avec un peuple mondial uni à travers un marché alimenté de façon simultanée à travers la planète.

Ce peut être une utopie pour certains, un cauchemar pour les autres. Face à cette idée de convergence et de finitude de l’espèce humaine, la célébration de nos différences dans l’incertitude me semble préférable.

La concorde universelle espérée par les promoteurs de la civilisation globalisée n’est pas certaine. Ce qu’on perd en la mettant en œuvre existe pourtant bel et bien : la transmission des valeurs, du patrimoine, l’hétérogénéité des styles de vie, la diversité culturelle, la préservation du terroir, la démocratie.

À l’élection présidentielle, la civilisation globalisée sera représentée, selon qu’ils soient présents ou non, par Les Républicains (peu importe le candidat) par le PS, par l’UDI, par EELV, par le Modem.

Parmi les défenseurs du monde pluriel se trouvent des patriotes, défendant chacun un projet de société bien distinct. J’y vois Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, et Nicolas Dupont-Aignan.

Défenseurs de la patrie et apôtres de la globalisation se présenteront séparément à cette élection. La recomposition du paysage politique tarde à venir, mais elle est inévitable, car le clivage présenté ici transcende clairement les oppositions nationales traditionnelles.

Alan Retman

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