Européennes 2014: Les leçons non-apprises

Leçon sur le FN

Impossible de ne pas consacrer la première leçon au parti que les médias français et internationaux aiment à détester. La grande erreur commise par les journalistes et les opposants au Front National est de combattre le FN de Marine Le Pen et Florian Philippot comme ils ont combattu le FN de Jean-Marie Le Pen. Ce qui a caractérisé ce mouvement depuis ces dernières décennies ce sont les déclarations chocs et les provocations de son fondateur. Ce sont encore ses prises de position (re)marquées sur des thématiques très sensibles, immigration en tête. Or, l’immigration est un sujet pour Marine Le Pen, mais ce n’est pas le premier. La sortie de l’euro et le protectionnisme sont ses sujets privilégiés pour lesquels elle puise sans fin chez les économistes qui gravitent autour de la fondation Res Publica. Les thématiques du FN ont donc changé, mais l’argumentaire de ses opposants reste le même. Ces derniers se raccrochent toujours à l’identité d’extrême-droite du Front et donc aux notions d’intolérance, de rejet, et de haine associées à cette étiquette politique. Mais cette dialectique tombe à plat en cela qu’elle s’ajuste mal au propos et à la communication de Marine Le Pen. Disons même qu’elle sonne faux car d’une part les têtes d’affiche du FN sont moins anxiogènes que par le passé, d’autre part un sujet économique aussi technique que la monnaie ne peut être moralisé et clivé comme le serait un débat sur l’immigration. Dans un cas l’objet est une pièce en métal, dans l’autre c’est l’être humain. Il n’est donc pas possible de jouer sur les mêmes ressorts émotionnels. La position prise autour d’une question économique peut donner une indication sur le modèle de société que vous souhaitez, étatiste ou libéral, mais il ne saurait suffire à définir vos valeurs. En ce cas, faire du protectionnisme le prolongement d’une politique de repli identitaire –quasi raciale- est aussi imbécile qu’improductif.

Leçon sémantique

Mais ce qui frappe le plus dans l’étude de ces élections européennes c’est la grande convergence sémantique que l’on retrouve chez la plupart des analystes, aussi bien dans les médias que dans la bouche des hommes politique eux-mêmes. J’élude tout de suite la pauvreté linguistique inhérente à l’époque et au format médiatique (séisme, tremblement de terre, et autres catastrophes naturelles) pour m’intéresser plutôt à la catégorisation des partis dits eurosceptiques. Les mouvements hostiles à l’Union européenne sont donc au mieux nommés eurosceptiques, sinon anti-européens, voire même europhobes. Les deux derniers qualificatifs ayant la double particularité d’être outranciers et inexacts puisque les partis critiques envers l’Union Européenne combattent des institutions et non pas un continent. Ce champ lexical basé sur le préfixe « anti » et le suffixe « phobe » établit une corrélation sensorielle profondément négative. L’emploi récurrent de ces éléments de langage par les médias et leur association permanente à toute critique véritable –donc institutionnelle- de l’UE démontrent qu’il existe un parti pris au sein des rédactions. Si la critique de « l’Europe qui ne fonctionne pas » est devenue un exercice obligatoire, même pour ceux qui l’ont promue, sa remise en cause fondamentale est toujours taboue. Néanmoins, et malgré leur efficacité, les éléments de langage ne peuvent suffire dans un contexte de crise aigüe. Il est à noter que le fondement de cette rhétorique partisane se base sur un amalgame volontaire, ce qui nous permet d’embrayer sur la troisième leçon.

Leçon sur l’appropriation de l’Europe par l’UE

Le principal axe de communication de l’Union Européenne, pleinement assimilé par ses défenseurs durant la campagne, est donc l’amalgame volontaire UE/Europe.  L’Union Européenne c’est l’Europe. Message fallacieux mais communication efficace dans le camp des eurocrates. La réalité d’une union politique incluant la grande majorité des pays composant l’Europe favorise cette confusion des genres puisque -rappelons-le- nous avons d’un côté une entité géographique et de l’autre un projet politique décliné en institutions et en organismes bureaucratiques. La logique des partisans de cet amalgame se base à la fois sur un déterminisme historique affirmant que l’union politique est la suite naturelle de siècles d’opposition entre les pays européens, mais aussi sur une pseudo-logique géographique stipulant qu’il faut additionner des pays de faible superficie pour former un gros bloc qui s’opposera ainsi aux autres gros blocs que forment les USA, la Chine, l’Inde etc…. De la géopolitique pour débile profond avec laquelle on justifie la création et le maintien de l’UE. Mais le fond de l’argumentaire est tout de même efficace. Il sous-tend (et on l’entend régulièrement car c’est la finalité de l’argument) que l’Union Européenne a permis la paix en Europe -et même qu’elle la maintient- alors que c’est très exactement l’inverse. À travers l’appropriation de l’Europe il y a donc une appropriation de la paix que connait l’ouest du continent depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Autrement formulé : l’Union Européenne c’est l’Europe et l’Europe c’est la paix. Donc, la mise à mal de l’UE serait une mise à mal de la paix, ce qui induirait un risque de guerre. On est bien dans ce qu’il convient d’appeler la rhétorique de la peur, un recours tout à fait inattendu lorsque l’on pense qu’il est employé par des individus qui se définissent eux-mêmes comme les garants de la paix. Au-delà de la déconvenue qu’ont connue les partis  « pro-européens » il faut admettre que la simplicité du message et son registre basé sur la paix universelle constituent certainement un frein à l’étiolement progressif que connaît l’UE dans le cœur des Français.

Bonus

Pour conclure, l’appropriation de l’Europe et de la paix relative qui y règne par l’Union Européenne me paraît tellement ubuesque et appelle tellement de réponses différentes que je ne saurais résister à l’envie de vous proposer, à la manière de Cyrano, quelques pistes pour retoquer un gentilhomme qui vous assènerait cette contre-vérité historique. Dans cette éventualité, vous pourrez dire bien des choses en somme, par exemple :

Prosaïque : « L’Europe mais ce n’est pas la paix, c’est un continent ancien et bien délimité ! »

Circonspect : « Quelle grande bataille Bruxelles a-t-elle bien pu gagner pour se targuer d’une paix de si longue durée ? »

Insolent : « La dissuasion nucléaire maintient la paix entre des puissances que la volonté hégémonique a parfois rendues folles, ce sont-là des choses que l’on apprend à l’école ! »

Manichéen : « Il n’existe nul cheminement européen, car l’affrontement entre Est et Ouest nous a contraint à nous unir sous le sceptre américain ! »

Géographique : « Le règlement des conflits territoriaux est une chose actée, nul ne songerait pour quelques arpents d’Europe à lever toute une armée ! »

Naïf : « Quelle directive, quel taux directeur de nos institutions bien-aimées empêche les peuples encore sauvage de se sauter au visage ? »

Logique : « La création de l’Union Européenne étant postérieure de 40 ans à la paix en Europe, il y a là une errance dans le discernement de la cause et de sa conséquence »

Exotique : « La fin des colonies a ôté aux Européens une source de rivalité et de conflit. Ramenés à ses dimensions originelles, il n’y a plus usage à se chercher querelle »

Pragmatique : « Avec quels hommes et quelle industrie serait-on reparti à l’assaut, lorsqu’en 1945 l’Europe fut ramenée à zéro ? »

Historique : « Le marché commun permet d’échanger, mais nul Montesquieu ne pense encore que le commerce est un frein aux échanges guerriers »

Cynique : « Entre le XVIème et le début du XXème siècle les guerres en Europe se sont certes succédées, mais n’a-t-elle pas justement atteint son apogée ? »

Prophétique : « On attise plus facilement la haine par l’intransigeance des Princes et la déflation, que par une démocratie vivante au cœur des Nations ! »

Alan Retman

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