L’humanitarisme: pourfendeur du socialisme

Le contexte économique actuel, basé sur le schéma monnaie forte + libre-échange, a fait de l’industrie française le parent pauvre de notre production nationale. Or, l’ironie de l’Histoire veut que le socialisme -dont est issu notre président- puise son fondement dans l’industrialisation de nos sociétés. Initialement, le socialisme promeut pour les classes productives ouvrières l’affranchissement et l’accaparement des moyens de production, credo dont on peut mesurer l’éloignement aujourd’hui du point de vue du parti à la rose. De fait, des termes comme « outil de travail » ou « prolétariat » -chers à la doxa socialiste originelle- sont tombés en désuétude auprès des caciques du PS.

Pourtant, si le parti socialiste est au pouvoir c’est qu’il existe encore un « peuple de gauche ». Alors comment expliquer  ce décalage entre la prépotence électorale d’un PS présent dans toutes les strates du pouvoir et son absence criante de socialisme appliqué ? Un élément de réponse fondamental me semble être le grand quiproquo dans lequel on lie d’une part le socialisme et d’autre part un ensemble de conceptions sociétales désignées par l’expression « valeurs de gauche ». Il s’agit pourtant de deux choses distinctes, voire même contradictoires.

L’État : fondement du socialisme

Dans son application concrète, le socialisme donne corps à un État-providence. Cet État-providence a pour but d’encadrer le travail qui, lorsqu’il n’est soumis à aucune contrainte, revêt l’allure d’une exploitation de l’homme par l’homme. Il a aussi pour fonction de fournir un ensemble de services à la communauté et de veiller à ce que les richesses produites soient équitablement réparties.

Puisque l’État-providence représente le substrat d’une politique socialiste, il convient de rappeler brièvement ce qu’est un État. Un État désigne l’organisation politique et juridique d’un peuple sur un territoire donné. Pour avoir un État il faut donc deux choses : un peuple légitime à revendiquer l’existence de cet État (caractérisé par des traits communs : langue, culture, ethnie), et un espace géographique alloué à cet État. Pour délimiter un espace géographique, on a recours à la frontière ; or, c’est bien là que le bât blesse.

Effectivement, pour la gauche contemporaine la frontière est avant tout une barrière, un symbole du repli sur soi, un archaïsme face à la mondialisation.

L’État : obstacle aux valeurs de gauche ?

Ainsi donc la frontière serait un concept contraire aux valeurs de la gauche. À l’opposé, la volonté d’abattre les frontières entre les peuples apparaît de plus en plus comme une valeur de gauche. Dans l’actualité, cela se traduit par une forme de xénophilie au nom de laquelle on revendique la France comme terre d’asile destinée à accueillir des flux migratoires générés par la misère humaine. Pourtant nous l’avons dit, sans frontières pas d’État, et sans État pas de système social.

Le sans-frontiérisme est pourtant un combat mené par des individus se réclamant de la gauche, mais visiblement pas du socialisme. Une terminologie courante et, admettons-le, légèrement méprisante baptise ce courant sous le nom de « gauchisme ». On me permettra l’emploi d’un néologisme plus précis et moins péjoratif : l’humanitarisme. L’humanitarisme représente dans le fond bien plus que des désidératas communautaires ou des élucubrations de bobos associatifs. L’humanitarisme constitue une théorisation politique de l’humanitaire. Son projet de société est basé sur un monde ouvert où aucune représentation nationale ne contraindrait les diverses communautés à adopter un mode de vie local et où aucune entrave ne serait faite à la circulation des individus, d’où qu’ils viennent.

Cette représentation du monde est très proche de l’orthodoxie libérale libertarienne, à la différence près que cette dernière prône la même liberté pour l’entreprise et la circulation des capitaux. À l’inverse, l’humanitarisme a gardé de son ascendance socialiste une hostilité farouche envers le capital et son désir de contrôle sur celui-ci.

Le règne de l’émotionnel

Le fondement de l’humanitarisme, à savoir son invocation permanente de l’humain par le prisme de l’affect, constitue également son principal attribut rhétorique dans les sujets sociétaux. Par exemple, c’est par un appel à l’empathie lors de faits d’actualité impliquant des immigrés clandestins ou des Roms que cette doctrine cherche à convaincre sur son bienfondé. C’est par l’exhortation à imaginer un monde de paix, de fraternité, de solidarité, que le projet d’effacer les frontières est véhiculé.

Dans une époque où la communication du message se substitue au message en lui-même, ce type de procédé permet aisément d’attiser les tensions et de monter un fait-divers en épingle, comme on l’a vu avec l’affaire Léonarda. La cristallisation d’un tel débat permet d’ancrer un clivage net et manichéen où apparaît d’un côté des individus indifférents au sort d’une adolescente et de sa famille, et de l’autre des individus enclins à la générosité. Pourtant, quelle personne sensée peut croire que le monde se divise clairement entre les salauds et les gens biens ? Quand le débat se résume à cela, c’est qu’il y a un vice de procédure quelque part.

En l’occurrence, la rhétorique humanitariste tend à moraliser ses thématiques clefs, de sorte qu’il est presque impossible à l’un de ses défenseurs de dire à son contradicteur « je ne suis pas d’accord ». En effet, le procès en indignité, en anti-républicanisme, voire en fascisme est récurrent. Pour les militants les plus fervents, flétrir son opposant dénote un dogmatisme et un sectarisme propres à ceux qui érigent une cause en volonté suprême. Pour les sympathisants occasionnels, ce procédé procure une dose d’endorphine humaniste qui aide à se sentir dans le bon camp.

L’humanitarisme : mutation du socialisme post-industriel

On peut distinguer deux grands facteurs dans le socialisme originel, tel qu’il a émergé au XIXème siècle. Le facteur politico-économique basé sur la volonté de mettre l’appareil productif au service du bien commun ; et le facteur humanitaire basé sur la commisération ressentie vis-à-vis des prolétaires « damnés de la terre et forçats de la faim », harassés par tant de travail qu’il leur était impossible de laisser éclore leur conscience de classe. Hier comme aujourd’hui, l’empathie sociale se trouve être un sentiment qui prédomine avant tout au sein des catégories bourgeoises de notre société.

Si l’on considère que cette empathie s’est orientée de l’ouvrier vers l’immigré dans un pays où la désindustrialisation a vidé la théorie marxiste-socialiste de ses fondements, on conçoit alors l’évolution de la frontière dans la perception que s’en font les tenants de « la gauche ». Ce faisant, une contradiction trop forte autour de cette question semble interdire à l’humanitarisme de demeurer une composante du socialisme, et il devient dès lors une idéologie à part entière.

De fait l’humanitarisme, à l’instar de la théorie marxiste, considère la frontière et la nation comme des constructions artificielles visant à opposer les populations du monde. La cohérence du marxisme est cependant d’attribuer cette séparation à une classe exploitante au détriment de classes exploitées, tandis que le sans-frontiérisme contemporain repose sur une conception humaniste assez nébuleuse. Néanmoins, cette idée de la survivance de la cause prolétarienne à travers la cause immigrée est assez tentante aujourd’hui, d’autant plus que le prolétaire est parti au Front national, dont l’attribut est précisément de tenir un discours anti-immigré.

Humanitarisme et socialisme : quelle frontière ?

Face à cette double évolution conjoncturelle (désindustrialisation) et intellectuelle (remise en cause de la frontière), un socialiste intègre a de quoi se sentir déboussolé. La question sociale reste brûlante d’actualité, mais les médias tendent à privilégier les sujets sur lesquels les passions sont les plus marquées. Le débat permanent sur l’immigration accapare les « valeurs de gauche » qui ne semblent plus exister lorsque l’on parle de travail.

Ce qui rend la frontière aussi poreuse entre humanitarisme et socialisme, c’est peut-être la question de l’universalisme inhérent aux deux idéologies. Mais là où l’humanitarisme tend à considérer la part d’universalité qui existe en chaque être humain comme une légitimation de la libre-circulation, le socialisme tendra plus à considérer l’universalité du genre humain comme un motif d’exportation de son modèle basé sur l’affranchissement du prolétariat, comme les progressistes français du XIXème l’ont justifié lors du développement de la colonisation.

Une synthèse impossible

Ainsi, le dynamisme militant autour des thématiques chères à l’humanitarisme fait écho au désarroi idéologique dans lequel l’échec des pays marxistes au XXème siècle a plongé les socialistes. Il devient dès lors très difficile de trouver une gauche socialiste, mais non humanitariste. Le parti socialiste a clairement opté pour la mondialisation néolibérale, mais sous le paravent d’un humanitarisme dont la nature partiellement libérale s’accorde assez bien avec les choix économiques décrétés à l’échelle européenne. Quant au Front de gauche, s’il est incontestablement socialiste, il s’inscrit parallèlement dans la mouvance humanitariste.

Pourtant, le souhait d’une libre-circulation associée à un contrôle très strict du travail, du capital, et de l’économie représente une gigantesque contradiction. D’une part parce que les individus eux-mêmes représentent des agents économiques, et d’autre part parce que sans frontières et sans population enracinée, l’outil de régulation –à savoir l’État- n’a aucune légitimité, car alors il ne repose plus sur rien.

Entre norme et marginalité

La construction européenne a mis au ban le socialisme en tant que modèle économique, néanmoins l’humanitarisme a un impact profond dans la condensation de notre morale, comme si le facteur compassionnel était tout ce qu’il restait du socialisme du XXème siècle. De fait, le socialisme sans compassionnel ne parle qu’à une faible audience, comme en atteste la carrière de Jean-Pierre Chevènement.

Pour autant, loin de moi l’idée de présenter l’humanitarisme comme un phénomène majoritaire. Il tendrait même à être marginal dans l’opinion si l’on en juge par les différents sondages effectués à propos des Roms ou de l’immigration. L’impact principal de l’humanitarisme se répercute en fait sur la notion de socialisme avec laquelle il s’amalgame dans presque tous les esprits. Dès lors, ses normes tendent à devenir les normes obligatoires de toute personne soucieuse de se réclamer de la gauche. Sa représentation médiatique est certaine. Or, si les médias provoquent la défiance du récepteur, ils sont aussi l’outil par lequel les citoyens d’un même pays se fabriquent un savoir et un environnement communs. On prend connaissance des mêmes faits en regardant le même JT, en lisant les mêmes journaux. À ce niveau un problème supplémentaire se pose, celui du décalage entre la perception du monde véhiculée par une élite médiatique et intellectuelle très concentrée, et la vision antagoniste que s’en fait une large partie de l’opinion. Cette opposition entre des causes célébrées par les uns et des conséquences mal vécues par les autres est particulièrement criante sur un sujet comme la construction européenne.

Durant ces dernières années, la dimension moralisatrice des thèses humanitaristes a abouti à la formation de tabous autour de thèmes tels que l’immigration, l’assimilation, la délinquance, et la banlieue en général. Mais lorsque l’on couve trop longtemps la casserole, l’eau finit par bouillir. S’il était transgressif, donc rare, de tenir publiquement un discours hostile à l’immigration il y a quelques années encore, la balance semble avoir penché dans l’autre sens aujourd’hui, car l’hostilité envers l’immigration est clairement devenue la norme.

En outre, un procédé courant de la dialectique humanitariste consiste à assimiler tout opposant au Front national, traditionnel épouvantail de la vie politique française. Cependant, ce parti a réussi à changer partiellement d’image, dès lors la comparaison assassine fonctionne encore à l’heure actuelle, mais plus aussi bien. La macération trop longue de non-dits ramenés à la surface par la banalisation du FN aboutit à des manifestations sporadiques d’une xénophobie profonde, amenant notamment une ministre noire à être qualifiée de « guenon ».

L’humanitarisme : boussole idéologique du PS

Pour le PS, l’humanitarisme est cependant un facteur déterminant en cela qu’il est l’unique fil qui le raccorde à la gauche, et donc à ses électeurs. S’il n’en épouse pas la finalité, il l’agite notamment pour détourner l’attention de sa politique sociale et économique ou quand il s’agit de donner le change à ses alliés électoraux. L’humanitarisme est aussi l’unique facteur de différenciation par rapport à une UMP qui partage le même projet européen. L’analyse du discours d’un quelconque représentant du gouvernement face à un politique de droite atteste dès lors d’un schéma très simple : la définition des valeurs humanitaristes comme étant les valeurs de la gauche, et à terme, la définition des valeurs de la gauche comme étant celles de la République. De plus en plus, le parti socialiste mise sur un abandon sémantique de « la Nation » et même de « la France » au profit du terme « République ». Stratégiquement, l’amalgame permanent entre valeurs de gauche et valeurs de la République permet d’exclure tout discours contradictoire du champ républicain.

En tant que projet politique accompli, l’humanitarisme représente une vue de l’esprit, comme l’était l’union des prolétaires du monde entier en son temps. Mais en tant que courant intellectuel il est très impactant, d’autant qu’il s’inscrit en parallèle d’une mondialisation qui a ringardisé les concepts de frontière et de nation, en Europe du moins.

Il est cependant douteux de croire que l’on puisse faire de la générosité humanitaire un système. Après tout, il y a dans l’acte charitable un plaisir égoïste sans lequel on se refuserait à le pratiquer. Si l’Histoire est un recommencement, alors on pourrait assimiler la volonté d’absorber les flux migratoires des pays que l’on ruine à ces Indulgences que les puissants achetaient à l’Église pour s’autoriser à pécher la conscience légère.

Alan Retman

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