Le néo-populisme

Si l’on en croit la presse, la grande récession que connaît l’Occident ainsi que l’incapacité admise des gouvernements à restaurer la croissance et l’emploi favorisent la montée des populismes.

Mais au fait, qu’est-ce donc que le populisme ? Un discours anti-élites selon les uns, un ramassis de sophismes universels selon les autres, une tendance politique néfaste et dirimante au bon fonctionnement démocratique pour tous. L’étymologie du mot, ainsi que son évolution, amènent à s’interroger sur cette notion, et par extension à la notion même de « peuple ». Mais pour des raisons pratiques, nous retiendrons ici le terme dans son acception courante, à savoir celle d’une politique démagogique, simpliste, aux relents anti-démocratiques.

Il est légitime, dans toute démocratie, qu’une opposition existe face à la politique menée par le gouvernement élu. Mais où est la limite entre une opposition politique recevable et le populisme honni ? Pour le comprendre, il faut commencer par tracer les contours du cadre politique dans lequel nous évoluons.

Le corpus idéologique

Depuis une trentaine d’années, notre paradigme politico-économique est soumis aux lois d’un corpus que nous allons tenter d’identifier et de définir brièvement. D’un point de vue politique, il consiste en une délégation de la souveraineté nationale envers des structures supranationales (Commission européenne et CJUE) ; d’un point de vue commercial, en un libre-échange mondialisé et sans restrictions ; d’un point de vue monétaire, en un maintien dans la zone euro avec pour conséquence directe une banque centrale affranchie du pouvoir public ; d’un point de vue géopolitique, en une subordination aux États-Unis par le prisme de l’OTAN (plusieurs membres de l’UE sont des satellites déclarés de Washington).

Ce corpus mêle à la fois la vision fédéraliste de la construction européenne (par opposition à la vision souverainiste de l’Europe) et la doctrine néolibérale établie dans les années 80, qui dans un contexte post-keynésien promeut entre autres : l’autonomie des banques centrales, la dérégulation financière, l’abandon du protectionnisme, la concentration des pays sur leurs avantages comparatifs. L’Europe, telle qu’elle existe, c’est donc ce mélange explosif entre une construction supranationale post-démocratique (la Commission n’est pas soumise au suffrage universel) et une théorie économique dominante dont les résultats peuvent être appréciés chaque jour depuis 2008.

Au niveau national, la France vit une alternance politique qui n’en est pas vraiment une, puisque les deux principaux partis ont approuvé sans réserve les différentes étapes qui ont conduit à l’avènement de ce corpus, à savoir Maastricht (1992), Lisbonne (2007), et le Pacte budgétaire (2012). À ce consensus idéologique quasiment unique dans notre Histoire récente viennent s’adjoindre des partis anecdotiques tels que le MODEM, l’UDI, ou encore EELV, tous aidant à l’entretien d’un pluralisme qui relève de la plus parfaite illusion.

À l’opposé, des personnalités politiques font entendre une musique quelque peu dissonante. Les plus notables sont Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, et dans une moindre mesure Jean-Pierre Chevènement. Tous ces individus étant accusés ou soupçonnés de véhiculer un discours populiste. Sachant qu’une opposition qui n’est pas idéologique n’en n’est pas vraiment une, la question qui se pose naturellement est la suivante : Toute opposition de fond à la politique du gouvernement est-elle nécessairement populiste ? Il semblerait bien que oui, c’est en tout cas ce que disent les voix autorisées.

Une vérité et des tabous

Par voix autorisées, nous entendons celles qui susurrent continuellement aux oreilles des Français, à la radio ou à la télévision. Pierre Moscovici, Manuel Valls, Jean-François Copé, François Fillon pour citer les principaux hommes politiques ; Jacques Attali, Alain Minc pour les principaux «experts récurrents », s’ajoute à cela l’essentiel des journalistes, analystes, chroniqueurs, conjoncturistes du PAF et de la presse écrite ; tous, ou presque, ont juré fidélité à un dogme que rien ne semble pouvoir ébranler. Pour reconnaître un promoteur de la doxa fédéraliste-néolibérale, il suffit de connaître quelques éléments permettant de l’identifier.

En premier lieu, le défenseur du corpus a ses tabous. Il y a le couple franco-allemand que l’on ne saurait remettre en cause, même en cas de déséquilibre, sans passer pour un « germanophobe » ; l’Union européenne qui représente un accomplissement et une chance unique, même si les Français pensent désormais le contraire ; l’euro, une réussite incontestable même si plus personne n’ose en parler comme d’un bouclier, ce qu’il était censé être ; enfin il y a le libre-échange, c’est-à-dire l’ouverture sur le monde, au contraire du protectionnisme qui constituerait un « repli sur soi ».

Pour répondre à ceux qui remettent en cause les préceptes du dogme, le défenseur du corpus a sa vérité. Le moteur franco-allemand est vital pour le salut national, comprenez par-là qu’il faut « germaniser »  l’économie française (salaires gelés, emplois précaires encouragés, retraite par capitalisation, chômeurs marginalisés) ; l’Union européenne est notre seule chance de peser dans le monde, sinon nous serions esseulés, et peut être en guerre avec nos voisins ; l’euro est irréversible, si nous en sortions nous serions ruinés en quelques heures ; le protectionnisme tuerait l’industrie française en la privant de ses approvisionnements, tandis que le pouvoir d’achat des citoyens baisserait.

Enfin, pour répondre aux problématiques posées par la crise, le porte-étendard du corpus a ses remèdes miracles : la compétitivité, l’innovation, et le bond fédéral vers plus d’intégration européenne.

La rhétorique de la peur

Lorsque l’on analyse la nature des arguments en faveur du corpus, on remarque qu’ils reposent tous sur le même sentiment que l’on tend à susciter chez le citoyen : la peur. La ruine de l’épargnant en cas de réorientation de la politique économique et monétaire, l’isolement géopolitique en cas de rupture avec les instances de l’UE, l’abandon aux tentations populistes -voire extrémistes- en cas d’instauration de mesures protectionnistes.

Ruine, guerre, isolement, croissance des extrêmes au détriment de la République, voilà l’argumentaire d’un corpus qui défend sa cause en employant des moyens qu’il prétend combattre. C’est bien en jouant sur la peur d’une civilisation qui voit son mode de vie menacé pour la première fois depuis l’après-guerre que le modèle actuel se maintien. Car désormais, il n’est plus question « d’europhorie », mais de défiance envers des Commissaires arrogants dont on commence à mesurer l’ampleur du pouvoir qu’on leur a délégué ; il n’est plus question d’une Europe sanctuarisée par l’euro, mais bel et bien d’une zone qui prend l’eau par le sud et que l’on colmate avec l’argent des épargnants européens, ce afin de sauver cette monnaie censée nous protéger ; il n’est plus question d’une Europe unie mais d’une Union qui affiche ses divisions à chaque nouvelle crise internationale ; il n’est plus question d’un modèle de banque universelle garant de l’expansion économique, mais d’un univers opaque et déresponsabilisé que la nature même de notre système interdit de réformer. Enfin, il n’est plus question de « mondialisation heureuse », mais du choix néfaste d’une mondialisation aveugle des échanges que l’on justifie en l’amalgamant avec la mondialisation de fait, celle du savoir et des investissements.

Toutefois, l’opposition idéologique en France est rendue difficile par la présence du Front national au sein du concert des opposants. Un argument, même bien-fondé, que l’on entend aussi chez Marine Le Pen permet au défenseur du corpus -par le biais de la culpabilité par association- de crier à l’infamie. Pourtant, le débat économique, lorsqu’il concerne par exemple la sortie de l’euro ou l’instauration du protectionnisme, n’est pas le prolongement des thèses sociétales de tel ou tel parti. Au contraire, il est circonscrit à son propre champ d’application, il est donc essentiellement technique. Les étiquettes sont donc sans importance. Mais dans le cadre de la société du spectacle, elles permettent au défenseur du corpus d’afficher son « humanisme » face à un contradicteur ringard, voire réactionnaire. Et qu’importe si cet internationalisme cher aux nouveaux humanistes ne se résume qu’à un transfert massif de richesses qui ne profite qu’à une poignée d’élites mondialisées, on ne voit jamais que ce qu’on a envie de voir.

La transformation progressive de personnalités politiques en simples communicants du corpus, et le relai bienveillant accordé par les médias, tendent à élargir un fossé devenu visible entre le peuple et ses dirigeants. Les jeunes, les retraités, les classes moyennes précarisées, bref, ceux qui constituent la masse du « peuple » sont les premiers à ressentir les effets néfastes d’une politique que l’on vante chaque jour. Mais le manque de représentativité d’une part, et la réduction des protestations à une mentalité réactionnaire d’autre part, aboutissent à un doute certain pour les Français quant à leur capacité à peser sur leur propre destin.

Le discours néolibéral n’est pourtant pas compliqué à déconstruire. Car après tout, l’innovation ne se décrète pas, et l’incantation permanente n’est qu’un moyen d’enfoncer des portes déjà ouvertes ; le déficit de compétitivité ne peut se résoudre que par deux options : la dévaluation du travail, ou la dévaluation de la monnaie, et à défaut de vouloir renoncer à l’euro on entérine la paupérisation du salarié ; enfin, le bond fédéral revient à concentrer encore plus de pouvoir à une poignée de décideurs coupés de toute responsabilité, sans aucune légitimité démocratique, et dont la collusion avec les milieux d’affaires et les opérateurs financiers ne fait aucun doute.

Oui mais voilà, lorsque les économistes indépendants sont ignorés ; lorsque les politiques porteurs d’un discours alternatif sont moqués, dénoncés, caricaturés ; lorsque le débat idéologique est substitué par les formules, les idées reçues, les métaphores, et par une opposition factice entre deux partis entre lesquels il n’existe plus qu’une barrière symbolique, alors dans ce cas-là il n’est pas à s’étonner du désamour entre le peuple et ses élites, car il n’existe tout simplement plus de courroie de transmission.

Aux soubresauts encore balbutiants et désorganisés de l’exaspération populaire, les experts du corpus diagnostiquent une montée du populisme, bête et méchant, ignorant face aux enjeux du monde. Il faudrait plutôt y voir le rejet d’un modèle aristocratique, qui ne bénéficie qu’aux « meilleurs », et qui s’adapte fort mal –ironie de la chose- aux enjeux internationaux, eu-égard au déclin visible des nations occidentales. On ne mesurera jamais assez toute la pertinence de ce que disait Philippe Seguin en son temps, à savoir que l’UE et son modèle fédéraliste c’est la déconstruction de 1789.

Ce qui démontre la faillite du corpus, c’est qu’il repose sur la peur, et la peur est l’attribut principal du populisme. Mais cette rhétorique de la menace populiste est aussi sa grande force, car chaque manifestation de rejet vient alimenter sa propre légitimité, ce qui lui permet de s’imposer, démocratiquement, à des gens qui ne veulent plus de lui. Le vrai populisme vient d’en haut, il nourrit et entretient les peurs de la France d’en bas, c’est le nouveau visage affiché par les tenants d’un rêve qui a viré au cauchemar.

Alan Retman

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