Être de gauche en 2013

Si l’on devait demander à un militant ce que c’est qu’être de gauche, nul doute que la réponse différerait selon qu’elle soit émise par un membre du parti de gauche, du parti communiste, ou encore du parti socialiste. Et si l’on étendait la question aux autres pays, notamment anglo-saxons, les divergences seraient encore plus ancrées.

Cette interrogation, en apparence toute simple, appelle souvent deux réponses basées sur des poncifs un peu niais, selon que l’on soit favorable ou réfractaire au socialisme. Pour l’un, être de gauche signifie « redistribuer les richesses », pour l’autre, cela revient plus à encourager la « taxation à tout va » au profit de politiques publiques stériles.

Fondamentalement, être de gauche, si l’on ose apporter un début de réflexion à cette vaste question, c’est partager une certaine idée de l’être humain. Historiquement, le socialisme constitue une prise de conscience de la spoliation des masses, de l’asservissement sophistiqué auquel étaient réduites les classes laborieuses, notamment à l’ère industrielle, par le biais du salariat. En définitive, être de gauche c’est sans doute placer comme valeur absolue la dignité de l’homme. Si l’on retient ce postulat idéologique, le socialisme ne sera certainement jamais passé de mode. En revanche, son application politique est soumise à l’écueil d’un contexte politico-économique devant lequel les socialistes eux-mêmes se divisent.

Le combat pour la dignité de l’homme est -par essence- à vocation universelle, il transcende les frontières : « prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », la formule est connue. Ceci étant, une autre prérogative du socialisme appliqué en politique est la défense des classes populaires, historiquement représentées par le monde ouvrier. Or, la construction de l’Union européenne, cheval de bataille du socialisme français depuis l’après-guerre, n’a pas tant abouti à la réalisation d’une structure politique internationale qu’à l’instauration d’un libre-marché et d’une gouvernance économique ayant laminé les classes populaires. C’est d’ailleurs Jacques Delors, éminent socialiste français, qui est à l’origine du marché commun dans sa forme actuelle, celle qui permet la libre circulation des biens, des services, des capitaux, et des personnes.

Au-delà de Jacques Delors, il est amusant de noter que des socialistes notables ont participé à l’élaboration du paradigme néolibéral qui domine actuellement les structures financières, politiques, économiques, ainsi que les règles du commerce international. Il y a encore peu, Dominique Strauss-Kahn était le dirigeant du FMI, et à la tête de l’OMC il y a encore Pascal Lamy. Tous représentent un socialisme bien curieux où le tintement des flûtes de champagne semble s’être substitué au bruit de la tôle qui résonne sous les coups de l’ouvrier métallurgiste.

La vision d’une Europe solidaire, d’une Europe politique visant à l’étiolement des nations était le grand objectif d’après-guerre de la SFIO, soutenue en ce sens par les centristes du MRP. Dans la terminologie marxiste, la nation représente une division artificielle entre les travailleurs du monde entier, elle est l’assise des intérêts capitalistes. Pour les socialistes non marxistes, au lendemain du dernier grand conflit européen, la nation et le patriotisme sont les principaux vecteurs du nationalisme et de la guerre. Mais cette perception française de l’Europe, un temps suivie par la RFA, sera progressivement escamotée par la vision anglo-américaine d’une plateforme du libre-échange à laquelle se ralliera une Allemagne réunifiée qui y verra le pavois d’élévation vers sa puissance retrouvée. C’est d’ailleurs sous l’égide de Gerhard Schröder, chancelier social-démocrate, que fut instaurée la réforme du marché du travail que vante aujourd’hui l’UMP, et dont le PS tente de s’approcher à pas de crabe, au nom de la sacro-sainte compétitivité.

La compétitivité est la valeur ultime de notre temps, le Graal de la classe politique française. Pour certains, le libre-échange est le juste-échange. La mondialisation du savoir, la mondialisation des investissements représentent effectivement des facteurs de co-développement auxquels l’âme socialiste ne peut être insensible. En revanche, la mondialisation des échanges suscite automatiquement une mise en concurrence des travailleurs du monde entier, lesquels ne sont pas égaux en ce qui concerne les droits, la rémunération, et la protection. Dès lors, les intérêts capitalistes favorisent les zones du monde où la production se fait à moindre coûts. Les travailleurs du secteur manufacturier des vieux pays industrialisés ont été les premiers à pâtir des délocalisations, à mesure que les pays émergents accueillaient les ateliers et chaînes de production des entreprises occidentales. À terme, tous les secteurs de notre économie sont menacés, puisque l’Inde et la Chine sont tout à fait capables de former des scientifiques, des travailleurs qualifiés, et de produire des biens à haute valeur ajoutée.

Une partie de la gauche, représentée par le parti socialiste, feint de considérer le protectionnisme comme un repli sur soi, comme un refus d’accepter autrui. Une autre partie, incarnée par Jean-Luc Mélenchon,  a compris que l’économie n’était pas le prolongement des idéaux politiques et que, paradoxalement, la nation -autrefois obstacle- faisait désormais office de rempart pour les travailleurs précarisés par la concurrence déloyale. Cette deuxième gauche se heurte néanmoins à la contradiction que lui impose son identité idéologique. Le protectionnisme, la monétisation de la dette, ces mesures proposées par Jean-Luc Mélenchon exigent une remise en cause de l’euro que le co-président du parti de gauche refuse d’assumer. En effet, remettre en cause l’euro revient à saper l’unique pilier sur lequel repose l’UE, et remettre en cause la construction européenne, c’est trahir l’universalisme socialiste. En outre, le choix d’une opposition frontale avec Marine Le Pen contraint Jean-Luc Mélenchon à se positionner clairement en faveur de l’immigration ; or, son électorat potentiel a bien compris que la porosité des frontières favorise la mise en concurrence interne, et au final la baisse généralisée des salaires.

Il existe donc une fracture entre la gauche sociale-démocrate, revenue de l’expérience keynésienne et du mythe du « paradis socialiste », et le socialisme originel qu’incarne le Front de gauche. La construction européenne a uniformisé l’affrontement idéologique national, groupant une large partie de la classe politique française dans une ripopée centriste, et déportant de fait Jean-Luc Mélenchon vers une extrême-gauche à laquelle il n’appartient pas. Pour autant, son existence politique requiert des coups d’éclat permanents pour se démarquer du social-libéralisme qui préempte sur la gauche. Dès lors, il lui est difficile d’échapper à l’étiquette de populiste, à plus forte raison lorsque le discours de Marine Le Pen sur le protectionnisme et la monétisation de la dette fait écho au sien.

Pour l’électeur lambda, être de gauche représente un choix compliqué. Étreindre la social-démocratie, voir en elle l’évolution légitime d’un socialisme adapté aux réalités de notre époque, au risque de passer pour un social-traître vendu à un néolibéralisme qui, depuis 2007, a perdu tout fondement théorique ; ou bien, surmonter l’ilotisme intellectuel entretenu par l’ordre établi, rejoindre un mouvement qualifié tantôt de populiste, tantôt d’archaïque, au risque de faire chœur à un corps d’indignation qui se refuse à combattre toutes les causes du mal dont il dénonce les conséquences. Reste, entre ces deux courants dont les liens sont de plus en plus effilés, le partage d’une conception progressiste de la société, et le resserrement des rangs lorsque la droite –ce n’est pas si souvent- se manifeste à travers des courants populaires. La définition d’une droite « brune », d’une droite des Ligues du 6 Février 1934, quitte à en forcer le trait, est peut-être la boussole nécessaire pour savoir encore où est la gauche.

Alan Retman

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