Panneaux solaires: La Chine divise l’Europe

L’Europe vient de dire « non » au protectionnisme. Rien d’étonnant à première vue, puisque cette pratique commerciale est en contradiction formelle avec le dogme libre-échangiste sur lequel se bâtit l’Union européenne.

Là où les choses deviennent intéressantes, c’est que cette proposition d’un rehaussement à 47% du tarif douanier à destination des panneaux solaires chinois émane de Karel De Gucht, Commissaire européen au Commerce. L’affaire fait suite à une plainte déposée par un consortium de fabricants de panneaux solaires, un secteur dans lequel la Chine mène une politique de dumping ostensible, subventionnant ses propres entreprises pour qu’elles vendent à perte sur le marché européen. Cette pratique agressive porte ses fruits, puisque rares sont les sites européens où l’on produit encore des panneaux solaires de A à Z. Ainsi, les panneaux qui s’échangent en Europe proviennent à 80% d’une Chine qui a incontestablement gagné la bataille pour l’énergie solaire.

Cette question, apparemment technique, soulève en fait de nombreuses problématiques sur le fonctionnement de l’Union européenne, jugeons plutôt : la mesure est soumise par un Commissaire européen, soutenue par six nations européennes, mais rejetée par quinze autres nations, alors que parallèlement la France s’est vu assigner, par cette même Commission, l’obligation de redresser ses comptes en deux ans. Difficile de savoir qui dirige en Europe ! Les questions du solaire européen et des déficits nationaux se contredisent quant à savoir qui, de la Commission ou des Nations, a le dernier mot dans l’Union. Cette opacité de nos institutions résulte d’une ambition fédérale répandue chez les élites européennes, mais dont les peuples ne veulent pas, le tout donnant lieu à un fonctionnement mi-national, mi-communautaire.

Berlin centre du pouvoir en Europe

Ce pouvoir qui semble évanescent sur notre territoire trouve toutefois une assise solide dès lors que l’on analyse les raisons de l’échec de cette mesure protectionniste. Parmi les six pays qui soutiennent Karel De Gucht se trouve la France ; tandis que les quinze réfractaires sont menés par Berlin, initialement favorable au projet. C’est un fait, la France et l’Allemagne disposent de leur sphère d’influence dans l’Union, le soutien ou le rejet d’une réforme par la plupart des pays dépend du feu vert de Berlin ou de Paris. À en juger par le nombre de pays mobilisés sur ce sujet, on constate qui a la voix qui porte le plus.

Faisant ainsi volte-face, l’Allemagne n’a pas hésité à sacrifier un projet dont elle aurait pourtant été la principale bénéficiaire, puisque ce pays est à la pointe du solaire européen. Pour comprendre pourquoi Berlin immole ainsi ses champions nationaux, il faut regarder du côté de sa balance commerciale excédentaire, pivot de l’économie allemande. Entre 2007 et 2012, le niveau des excédents allemands est équilibré, autour de 190 milliards d’euros. Néanmoins, l’UE qui représentait 65% des exportations allemandes en 2007 ne représente plus que 26% en 2012. La balance commerciale allemande reste stable, mais les pays émergents se sont substitués aux partenaires traditionnels de l’Allemagne. La Russie, et surtout la Chine, sont devenues les principales partenaires de nos voisins d’outre-Rhin. Dès lors, pas étonnant de retrouver tout ce beau monde côte à côte, opposé à la France, dans des questions commerciales telle que celle du protectionnisme ciblé contre Pékin, mais aussi dans des questions diplomatiques telles que la guerre en Libye de 2011, ou encore l’actuel conflit syrien.

La question du solaire constitue donc, de la part de l’Allemagne, le choix de la Chine au lieu de la France. C’est un exemple de plus, à l’endroit de ceux qui veulent considérer la question avec lucidité, que de notre point de vue, le couple franco-allemand s’inscrit dans une dimension politico-historique, tandis que nos voisins le considèrent, avec pragmatisme, comme une relation privilégiée devant stimuler l’économie. Plus la part de la France dans les excédents allemands baisse, plus la partition jouée par l’Allemagne diffère. Malheureusement, rien ne semble pouvoir dessiller les yeux de nos élites qui tendent aveuglément à construire un projet politique commun, quitte à en confier la destinée aux seuls Allemands. Cette subordination admise de la France, c’est le vrai sens de l’intégration européenne renforcée que la plupart de nos dirigeants prônent comme remède à la conjoncture politique erratique dans laquelle nous baignons.

Mais depuis 1945 l’Allemagne n’est plus une puissance internationale de premier plan, le pays se refuse à assumer ce pouvoir politique auquel son poids économique lui donne droit. Reste donc des manœuvres souterraines par l’entremise des organes européens, la CJUE, la Commission, et la BCE. Le principe d’un pouvoir supranational et technocratique qui ferait-fi de la démocratie et des peuples offense à juste titre les âmes purement républicaines ; il tend néanmoins à brouiller un paradigme clairement identifié derrière le voile des sommets, des réunions, et des concertations, de sorte qu’avec un brin de désinvolture on serait tenté de résumer l’Europe politique de 2013 sous la forme suivante :

Espagne/Italie < France < Commission européenne < Allemagne

Alan Retman

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