Jours de pouvoir: témoignage sur le déclin du pouvoir politique

Ministre de l’agriculture sous Nicolas Sarkozy de 2009 à 2012, Bruno Le Maire relate son expérience gouvernementale dans « Jours de pouvoir », édité chez Gallimard.

Dans un style très agréable, l’auteur détaille avec précision sa principale réalisation, la préparation et la tenue du G20 agricole de 2011, avec comme objectif affiché l’instauration d’instruments de régulation sur le marché des matières premières agricoles, afin de casser la spéculation et donc la volatilité des prix.

Mais au-delà du simple récit chronologique, plus ou moins détaillé selon les sujets abordés, c’est un véritable état des lieux du pouvoir en France qui est dressé dans cet ouvrage. On apprend donc qu’un ministre ça passe sa vie dans l’avion, à faire des allers/retours incessants vers les différentes capitales du monde, et qu’un résultat sous forme d’accord, aussi modeste soit-il, n’est jamais acquis d’avance, tant les personnes à convaincre sont nombreuses. Et c’est là, dans la capture instantanée de l’exercice du pouvoir, que ce livre dévoile son intérêt véritable.

De la pêche du requin-taupe sur l’île d’Yeu, aux subventions pour les éleveurs et les céréaliers en cas de sécheresse, en passant par un projet de réduction du coût du travail dans le secteur agricole, chaque décision relevant logiquement de l’autorité du ministre doit en fait faire l’objet de tractations intenses avec nos partenaires européens, avec pour objectif final de former une coalition pour convaincre un commissaire européen.

Ainsi donc, le ministre, rendu au triste état d’un Sisyphe des Temps modernes, n’est plus tant un décideur qu’un intermédiaire. Son rôle consiste à collecter suffisamment d’appuis européens pour présenter au commissaire une doléance quelconque issue du secteur agricole français, lequel est soumis aux soubresauts climatiques, aux effets désastreux de la spéculation sur les marges, et à une concurrence croissante de certains pays émergents (Brésil, Argentine, Russie, Turquie).

Revenu de l’optimisme béat que certains s’efforcent de maintenir sur la construction européenne, l’auteur se montre sans complaisance avec cette gouvernance hybride, à mi-chemin entre la souveraineté nationale et le fédéralisme. Des termes sans équivoque comme « inefficace », « injuste », « hors de tout contrôle démocratique » apparaissent sous sa plume pour qualifier le fonctionnement d’une union qui réduit les hommes d’État à la condition de « marchands de tapis ».

L’autre grand sujet du livre est bien sûr Nicolas Sarkozy, l’ancien président est omniprésent. Vu à travers les yeux de son ministre, il apparaît sous les traits d’un personnage en perpétuel mouvement, soumettant la syntaxe à un régime personnalisé qui lui permet de créer un lien affectif avec son interlocuteur. Mais surtout, on découvre un personnage enclin aux palinodies intellectuelles, affirmant son rôle de père de la Nation tout en assénant à Henri Guaino qu’il n’y a de souveraineté que partagée ; vantant la réussite de l’axe franco-allemand qu’il forme avec Angela Merkel, mais condamnant l’espace Schengen lorsqu’il décide de faire campagne à droite en 2012. Réunissant autour d’une même table un conseil stratégique où se côtoient des sensibilités centristes et maurrassiennes, Nicolas Sarkozy apparaît dans ce livre comme un animal politique habile, ne cherchant pas tant à présenter son projet qu’à essayer de capter celui que les Français attendent. En définitive, il apparaît comme sincère dans son action, mais insaisissable dans ce qui l’inspire. Cette absence criante de repères idéologiques renvoie à l’échec sur lequel se conclut le livre : à n’avoir pour conviction que celle de son intérêt immédiat, la parole du politique sonne faux, même lorsque les mots sont justes.

« Jours de pouvoir » est donc un livre à lire, au-delà de sa sensibilité propre, pour se rendre compte. Cependant, le parti pris de Bruno Le Maire a de quoi laisser perplexe. Alors qu’il identifie le fédéralisme comme étant la cause de l’affaiblissement du politique, et de la défiance populaire qui en résulte, l’intéressé prône non pas son éradication, mais son renforcement, à travers une démocratisation des institutions européennes.

L’ancien ministre ne semble pas réaliser que le projet fédéraliste, même réformé, aura toujours pour essence la séparation entre le peuple et les attributs du pouvoir ; il porte en lui les germes d’une démocratie qui, à force de céder à la représentativité, finit par perdre tout liant avec les citoyens, tandis que de l’autre côté se renforce le poids du lobbying bancaire et des intérêts marchands, générateur d’un paradigme néo-libéral dont les gens ne veulent plus. Ainsi donc, semblent cohabiter dans la plume de Bruno Le Maire la lucidité sur l’amenuisement du pouvoir, et la naïveté dans la réponse politique qu’il porte.

« La réalité est que nous avons peu de cartes en mains. Les responsables politiques savent que la plupart des décisions économiques leur échappent : elles sont avant tout le choix des entreprises et du marché. Nous pouvons encore influencer ces décisions ; nous pouvons créer un environnement fiscal favorable ; nous pouvons soutenir des projets ; nous pouvons orienter des investissements. Mais la main qui gouverne ne tire plus toutes les ficelles du capitalisme, elle en tient encore à peine une ou deux, et si elle ne prend pas garde à ses choix, demain elle sera la marionnette, et le capitalisme la main. Un jour viendra où des entreprises, des patrons étrangers, des fonds de pension, des investisseurs diront « Faites ! » et nous nous exécuterons. »

Jours de pouvoir, Bruno Le Maire, Gallimard

 

Alan Retman

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