Les enfumeurs

La reprise est là ! La hausse des valeurs boursières le démontre. Les banquiers centraux assurent la pérennité de l’économie mondiale, les Européens ont sorti la tête de l’eau, et la croissance sera bientôt de retour.

Voilà quelques assertions que l’on entend chaque jour en feuilletant son journal ou en écoutant la parole d’un responsable politique français, ou même étranger. Toutes ces affirmations optimistes ont en commun d’être liées à une stratégie de communication globale visant à rassurer les citoyens des pays occidentaux, et bien évidemment, toutes ces affirmations ont en commun d’être fausses. Une communication basée sur un langage de vérité reviendrait plutôt à dire que les banques sont au bord de la faillite, que le système monétaire menace de s’écrouler, que les États ne surmonteront pas la crise par un retour de la croissance, et que cette dernière ne reviendra pas avant que ne surviennent des bouleversements politiques et sociétaux majeurs.

Un modèle économique au bord de l’asphyxie

Une des spécificités de l’économie est que l’anticipation pessimiste génère des prophéties auto-réalisatrices : c’est en craignant et en se préparant à la faillite que l’on finit par l’obtenir. Dès lors, les autorités n’ont de cesse de rasséréner les différents acteurs économiques par voie de presse. L’action de la banque centrale japonaise qui déverse un tombereau de monnaie ex nihilo pour racheter de la dette nationale est unanimement saluée, notamment par notre président lors de sa conférence de presse du 16 Mai. Il s’agit toutefois d’un plan aux résultats douteux si l’on considère qu’il en est à sa dixième itération. L’impression massive de liquidités qui ne sont associées à aucune production de richesses génère une inflation dont résulte la dévaluation du yen. Un choix qui renforce la guerre monétaire, et qui parait risqué, surtout lorsque l’on considère que le Japon est totalement dépendant de ses importations énergétiques.

Cette pratique poussée jusqu’à son paroxysme ne peut exister comme telle qu’au Japon, un pays fermé aux entreprises extérieures, et globalement replié sur lui-même. Cette situation est à la fois une force et une fatalité, puisque la gestion interne de la crise permet au pays de conserver sa stabilité alors que sa dette (nationalisée) excède largement les 200% ; mais en même temps, cette confiance condamne l’archipel à une longue agonie qui durera aussi longtemps que les citoyens japonais accepteront leurs dirigeants et leur monnaie nationale. Plus que jamais, la haute qualité de l’industrie japonaise permet à ce pays de se maintenir à flots, en important les dollars avec lesquels il satisfait à ses besoins en énergie, ce qui n’empêche pas sa balance commerciale d’avoir connu un déficit historique en 2012.

Les États-Unis empruntent le même chemin que leur principal allié asiatique, puisque la FED fournit à volonté des milliards de dollars aux banques qui rachètent de la dette américaine. Mais tout va mieux en Amérique, c’est en tout cas ce que répètent les principaux intéressés, ainsi que les responsables européens qui tablent sur une reprise de la croissance et sur la demande des ménages américains. Pourtant, si l’on regarde derrière ces chiffres favorables qui annoncent une baisse du chômage et le retour de la croissance, on remarque une chose, c’est qu’ils sont manipulés. Par diverses astuces comptables permettant de faire basculer une partie des chômeurs dans la catégorie des inactifs, les États-Unis fournissent un taux de chômage officiel à 7,5%, alors qu’en comptabilisant toutes les personnes sans emploi, chômeurs découragés ou en fin de droits, ce chiffre devrait sans doute être multiplié par deux.

De même, ce pays prévoit une croissance de retour pour l’été 2013, ce qui se produira à coup sûr, puisque les Américains vont changer leur mode de calcul du PIB. Le principal changement consiste en l’ajout des investissements en recherche et développement. Cela revient donc à dire que des dépenses peuvent être assimilées à des investissements, et donc à de la création de richesse, ce qui est absurde en soi, sans parler du fait que nombre d’investissements en R&D sont sans lendemains. On attend donc un bond de 3% du PIB américain pour Juillet, une embellie que ne manquera certainement pas de saluer les gouvernements et journalistes divers, principaux acteurs d’une comédie ambitieuse dont l’objet est de faire croire que la crise est passée, alors que le plus dur est à venir.

Mais l’Europe n’est pas beaucoup plus vertueuse. La politique japonaise est également suivie par le Royaume-Uni, de manière tout à fait décomplexée. Quant à la Banque centrale européenne, dont l’existence même est justifiée par la rigueur monétaire, elle suit une voie un peu plus sinueuse mais dont la finalité est la même. Effectivement, Francfort a baissé son taux directeur à 0,5%, mettant à disposition des banques privées un refinancement illimité jusqu’à l’été 2014.

La raison en est simple, les banques commerciales sont au bord de la faillite. Une large partie de leurs pertes depuis 2008 ont été dissimulées, grâce à une exemption comptable qui a permis aux banques de valoriser selon leur envie des titres « pourris » qui ne valaient plus rien sur le marché. Les filiales dissimulées dans les paradis offshore qui ont causé la perte de certains établissements (Northern Rock en Angleterre), le double mécanisme de la désintermédiation et de la titrisation qui permet aux banques de déléguer aux marchés leur activité de prêteurs et de diluer les actifs divers dans des titres proposés aux investisseurs (favorisant ainsi la spéculation sur ces actifs), le déversement constant de liquidités par une politique monétaire laxiste, tous ces facteurs qui ont généré la crise des subprimes sont encore effectifs.

À ce titre, la très bonne santé du secteur boursier dans un contexte où l’économie mondiale ne redémarre pas dénote une profonde déconnexion entre la sphère financière spéculative et la sphère productive. Un contexte d’euphorie stimulé par la bonne tenue du marché obligataire, rendu stable par les politiques d’austérités qui assurent aux créanciers des pays endettés que les richesses issues de la production nationale leur reviennent, ainsi que par le commerce des CDS, les assurances de défauts de paiements, des produits dérivés qui assurent les prêteurs tout en leur permettant de spéculer sur l’actif sous-jacent. On a également assisté à une attaque massive sur l’or quelques semaines auparavant, une manipulation du cours dont le résultat aboutit en fait à une appréciation des monnaies dont il est pourtant légitime de penser qu’elles ne valent plus grand-chose.

L’accumulation des déclarations, des interventions, des chiffres positifs qui tombent chaque jour, tout cela ne doit pas nous leurrer. Au besoin, la souffrance des peuples doit nous rappeler où en est réellement la conjoncture économique mondiale. La crise n’est pas derrière nous, une déclaration politique n’engage à rien, elle rassure les marchés et ne survit pas plus de quelques mois dans la mémoire des administrés. L’amplification de la crise de 2008 rend la situation actuelle plus explosive encore qu’elle ne l’était avant le déclenchement de la crise des subprimes, sachant que si une grande banque française venait à faire faillite, nous n’aurions pas les moyens de la sauver. La montée du cours des actifs multiples -obligations d’État, d’entreprise, titre boursier- ne donne lieu qu’à des rendements faibles, preuve en est le taux auquel la France emprunte. Dès lors, les investisseurs risquent de se rediriger vers des actifs plus risqués mais plus attrayants. En attendant, l’euphorie financière actuelle s’estompera probablement à mesure que l’on constatera que la reprise économique que l’on a tant vendue n’a jamais eu lieu. Les économistes n’ont pas encore bien identifié la nature de la bulle que nous vivons, mais deux choses sont déjà acquises. La première est que l’on ne vit pas éternellement sur un mensonge, et la seconde est que les bulles finissent toujours par exploser, quelles qu’elles soient.

 

Alan Retman

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