Gouvernance Hollande: nullité réelle ou réelle impuissance ?

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Tout le monde se plait à souligner la « nullité » de François Hollande. Éditorialistes et observateurs divers, adversaires politiques de tous bords, blogueurs facétieux, tous y vont de leur petite formule pour tirer sur une ambulance qui, depuis le temps, tient plus de la passoire que du véhicule de secours.

Pourtant, on ne devient pas président de la République par hasard, il faut des qualités. Lui-même, ainsi que les membres de son gouvernement, sont pour la plupart issus de grandes écoles, ils sont entourés d’une camarilla d’experts et de techniciens qui connaissent les mécanismes de l’État, de l’économie, et de tout ce qui est relatif à la gestion des affaires d’un pays. Pourtant ça ne marche pas. Il existe donc des raisons spécifiques à cet échec, mais il serait purement fallacieux d’en incomber la totalité à l’actuel chef de l’État. Commençons donc par distinguer les facteurs exogènes qui pèsent sur l’œuvre du président socialiste.

Un héritage plombé

Depuis deux décennies, la France est entrée dans une spirale négative où la dette publique, équivalente aujourd’hui à 90% de notre PIB, pèse tant dans le budget de l’État qu’elle handicape les autres postes budgétaires. Notre pays est dès lors contraint d’emprunter pour rembourser les intérêts des emprunts précédents, les dépenses publics et les investissements d’avenir s’en trouvent donc sanctionnés. La Défense illustre parfaitement ce phénomène. On a vu récemment que l’armée allait perdre 24 000 emplois. Au vu des moyens employés, elle est devenue la variable d’ajustement des différents gouvernements qui réorientent les crédits supprimés vers le remboursement de la dette. Le problème, c’est que la Défense est un secteur qui irrigue le reste de l’économie. Au niveau des biens et services consommés, mais aussi en terme de recherche militaire, laquelle aboutit à l’amélioration des technologies nucléaires, aérospatiales, aéronautiques, informatiques, qui bénéficient également à la société civile.

Une dette prohibitive freine les investissements d’infrastructures, de recherche et développement, d’éducation ; elle fait peser une fiscalité lourde aussi bien sur les particuliers que sur les PME qui représentent le poumon de notre société basée sur la consommation. Cette pression suscite dès lors la défiance l’individu qui sera enclin à thésauriser son capital plutôt qu’à l’employer pour consommer. Plus la situation est morose, plus les résultats sont mauvais, plus la tentation d’augmenter les impôts est forte. Mais la chose n’est pas sans conséquence, car lorsque le taux d’imposition commence à être perçu comme étant confiscatoire, il génère un exode fiscal qui se manifeste par la fuite des capitaux, par le travail au noir, ou la cessation d’activité.

Sur le plan de l’emploi, l’accession de François Hollande au sommet de l’État coïncide avec l’écroulement d’une croyance qui a prédominé durant ces dernières décennies, mais qui est toujours défendue en France par certains observateurs de l’économie : celle que notre société était post-industrielle. Le corollaire de cette doctrine est que l’industrie est perçue comme un secteur du passé, que la production manufacturière est devenue inutile, qu’il suffit de se focaliser sur la conception et la commercialisation des biens, en délaissant la production aux pays émergents, conformément à la sacro-sainte théorie des avantages comparatifs selon laquelle les pays doivent se concentrer sur leurs points forts et déléguer le reste à d’autres. Mais cette stratégie, rendue possible par la libération des capitaux et la disparition des barrières commerciales, a produit un effet dévastateur sur l’emploi. On ne compte plus le nombre de sites productifs restructurés ou délocalisés, et ceux ayant dû fermer définitivement, faute d’être suffisamment compétitifs face aux productions de pays où les ouvriers sont sous-payés. À l’inverse, la réorientation des efforts vers les secteurs de haute-technologie et de forte valeur ajoutée n’est pas venue compenser cette hémorragie sociale que doit supporter l’ensemble de la société. D’une part, parce que aussi vrai qu’un tisserand ne ferait pas forcément un bon vigneron, un ouvrier n’a pas vocation à se reconvertir en patron de start-up ; et d’autre part, parce qu’un pays comme la Chine n’a pas vocation à rester l’Atelier du monde, son but est de tout produire. Et de fait, les Chinois concurrencent férocement les pays occidentaux dans tous les secteurs de haute-technologie.

Sur le plan politique enfin, le président de la République est le chef d’un État qui a transféré de larges pans de sa souveraineté aux institutions européennes. L’espace Schengen et le droit européen réduisent la politique de contrôle de l’immigration au simple artifice de communication ; les normes de concurrence interdisent à l’État de subventionner les entreprises nationales quand d’autres pays ne se privent pas ; la politique monétaire, déterminante pour notre économie, a été abandonnée à la Banque centrale européenne qui tend de plus en plus à fonctionner comme un État dans l’État ; sur le plan législatif, les lois rédigées par la Commission européenne et votées par le Conseil des ministres européens s’imposent à une Assemblée nationale ramenée au rôle de parlement de province ; la politique générale elle-même est dépendante de l’Union, depuis le Pacte budgétaire qui requiert une dette ramenée à 60% et un déficit public inférieur ou égal à 3% du PIB. L’austérité découle de ces exigences. Enfin, le principe de subsidiarité défini par l’Union européenne aboutit à ce que toutes les décisions soient prises au niveau local, le but étant de favoriser les régions au détriment des États, avec les conséquences que l’on observe en Espagne et en Belgique.

Un président administrateur

Toutes les difficultés affrontées par la gouvernance Hollande tiennent au fait que ce dernier n’a apporté aucune remise en question des causes dont découlent les problèmes énoncés ci-dessus. Il s’inscrit dans la continuité de ce qui le précède.

Sur l’aspect économique par exemple, l’actuel gouvernement veut continuer à croire que la crise est cyclique, elle est pourtant structurelle. Tels les dirigeants du milieu des années 70 qui mirent plusieurs années à comprendre que le choc pétrolier n’était pas un phénomène à court terme mais le préambule d’un changement de paradigme économique et géopolitique, nos chefs ne voient pas que cette crise est au-delà de la simple défaillance conjoncturelle. C’est pourtant ce que croit le président, c’est pour cela qu’il souhaite une taxe à 75% sur deux ans, pour cela qu’il maintient le cap et qu’il répète à qui veut encore l’entendre que la courbe du chômage s’inversera d’ici fin 2013.

Cependant, une politique de rigueur ne se justifie que dans un contexte de croissance annoncée, et lorsque la dette n’empiète pas de façon déterminante dans le budget. Dans ces conditions, une hausse d’impôts et un contrôle plus strict des dépenses représentent un court sacrifice pour venir à bout de l’endettement. Mais dans une spirale de surendettement, cette politique ne peut donner lieu qu’à une surenchère fiscale, provoquant un rétrécissement de l’assiette fiscale et donc, ironie de l’histoire, une baisse des recettes qui appellera une rigueur accrue.

Le gouvernement justifie ces vains efforts par le retour assuré de la croissance, il est le seul à y croire. En effet, comment pourrait-on connaître la croissance ? En instaurant un crédit d’impôt de 20 milliards à l’endroit de nos PME nous dit-on. Comme si nos entreprises allaient redresser une balance commerciale déficitaire de 67,3 milliards d’euros par un bricolage peu clair, et en décalage par rapport aux efforts consentis par les entrepreneurs. Cela revient encore à croire que nous allons vendre nos produits au monde entier. Mais qui achètera les produits moyennes gammes produits par les PME françaises ? Le Portugal, l’Espagne, l’Irlande, l’Italie, la Belgique, la Grèce, la Slovénie, autant de partenaires traditionnels qui affrontent les difficultés que nous éprouvons nous-mêmes. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Japon, sont des pays qui vivent sous perfusion de leur banque centrale, lesquelles achètent massivement les titres de créance émis par les Trésors nationaux. Quant aux pays de l’Asie du sud-est, la Russie, l’Inde, le Brésil, l’Argentine, ils représentent des marchés  protégés et difficilement pénétrables. Ainsi donc, l’autre problème de l’austérité, au-delà du fait qu’il soit trop tard pour l’appliquer, c’est qu’elle est mise en œuvre alors que nos partenaires la pratiquent déjà.

Un hyper-endettement tel que nous le connaissons n’est pas une première dans l’Histoire. Or, la chose ne peut être réglée que par la croissance (à oublier donc), par le défaut, ou par un artifice semblable au défaut. La restructuration de la dette (échelonnage assorti d’une diminution de la valeur) telle que l’ont connue la Grèce et l’Irlande, ou bien la monétisation, ce que pratiquent actuellement les USA, le Royaume-Uni, et le Japon. En agissant comme si nous pouvions résorber notre dette par la croissance, le gouvernement ne fait que gaspiller les efforts des Français, des efforts qui servent à payer les intérêts d’emprunts que l’on se félicite chaque jour d’obtenir à faible taux.

Cette politique générale, nous l’avons dit, est menée dans le cadre du Pacte budgétaire (TSCG) élaboré du temps de « Merkozy », mais finalement signé par François Hollande. Cet alignement sur son prédécesseur sur un sujet aussi déterminant vaut mieux que n’importe quel discours pour prouver que l’actuel président est en filiation directe avec l’ancien. Mais la querelle des clans UMP et PS, une différence de style dans l’exercice de pouvoir, et quelques réformes sociétales semblent suffire aux Français pour croire qu’il existe une réelle opposition entre les deux partis dominants. Car François Hollande ne remettra jamais en cause les acquis européens depuis Maastricht et Lisbonne, ceux-là mêmes qui privent le chef de l’État de son autonomie, et des prérogatives essentielles à l’efficience de son action.

Dans son propre camp, des voix s’élèvent pour réclamer la fin de la rigueur et l’instauration d’une relance keynésienne. Une politique qui demeurera néanmoins sans effet sur notre demande intérieure si on ne la couple pas d’un protectionnisme ciblé à l’égard des pays qui pratiquent le dumping social, et qui, politiquement, serait un juste retour des choses. De même, des économies sont à faire sur le plan des collectivités territoriales, la suppression de conseils régionaux qui constituent le fief de grands féodaux  de la République ne serait pas un mal. La création d’une taxe spécifique à l’encontre des multinationales qui prospèrent en France et déclarent leurs bénéfices dans les paradis fiscaux serait également un bien, en cela qu’elle permettrait de baisser l’impôt sur les sociétés pour des PME dont tout le monde s’accorde à dire qu’elles sont étranglées.

Enfin, la relocalisation des emplois manufacturiers, tant pour combattre le chômage que dans l’intérêt de notre développement, doit être une prérogative absolue. Elle ne sera possible qu’en faisant passer l’euro du stade de monnaie unique à celui de monnaie commune, même s’il est douteux que l’Allemagne acceptera d’en faire partie, puisqu’une monnaie commune induit une fixité des changes entre les monnaies nationales, chose que nos voisins refusent au nom de leur dogme de l’inflation maitrisée.

Un vaste chantier est devant nous, il faudrait l’entreprendre, mais on peut douter que François Hollande transcende les principes théoriques et intellectuels qui sont les siens, et qui justifient la politique qu’il mène actuellement, au détriment de tous. Il lui faudrait pour cela défier la majeure partie de la classe politique française, les banques et autres opérateurs financiers, Bruxelles, et Berlin. C’est sans doute un peu trop.

Alan Retman

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