Nicolas Dupont-Aignan: « C’est le début de la fin »

Député non-inscrit, maire de Yerres, président de « Debout la République » et candidat à la présidentielle de 2012, Nicolas Dupont-Aignan m’a accordé quelques instants pour revenir sur l’Union européenne, sa monnaie unique, et le destin de la France en son sein.

L’État chypriote va vraisemblablement lancer le « plan de sauvetage » décidé avec la troïka, et certains épargnants risquent d’être lourdement taxés. Pensez-vous qu’une telle mesure puisse arriver dans des pays plus importants au sein de la zone euro ?

Oui et non. Oui dans certains pays, puisque la troïka n’a plus aucune limite dans son arrogance et dans son mépris envers les peuples et les épargnants. Pour sauver l’euro ces gens sont prêts à tout, et dès lors tout peut arriver, mais ce qui était possible à Chypre ne sera plus possible pour les autres grands États, car ici l’Union européenne a donné 10 milliards pour sauver des banques pourries. Pour un autre pays de l’Union, il n’y aurait pas assez d’argent. C’est le début de la fin.

Le modèle économique chypriote repose sur la finance et l’attrait des capitaux, on peut penser que la plupart vont partir à l’issue de cette taxation … 

Oui, mais ça ce n’est pas choquant. Cela aurait dû finir comme en Islande, pays comparable au niveau de ses banques extraverties. Le gouvernement islandais a refusé de rembourser les non-résidents et a racheté pour rien les banques nationales. Les épargnants islandais ont été remboursés, et la monnaie a été dévaluée. Le tort du gouvernement chypriote, c’est de vouloir maintenir sa position fiscale. Il aurait fallu sortir de l’euro, et pour le reste faire comme l’Islande.

À défaut d’une sortie de l’euro qui paraît improbable au vu de ce gouvernement, François Hollande peut-il faire front avec l’Italie, l’Espagne, et le Portugal, pour exiger une restructuration de la dette, comme l’Irlande et la Grèce l’ont fait?

Même pas. Ces gouvernements ne sont même pas cohérents, et ils vont continuer à faire souffrir les peuples, à faire monter les protestations populaires et sociales, à précipiter le sud de l’Europe et la France dans le chaos. Ils sont totalement inconscients.

Concernant cette dette qui est devenue un fardeau depuis 2010, pensez-vous que la monétisation soit la seule solution pour nous en débarrasser ?

Oui. La seule solution c’est la sortie et le démontage de l’euro, ainsi qu’une monétisation progressive, modeste, de manière à diminuer le poids des remboursements, sans faire défaut, car il n’est pas possible que la France ne respecte pas sa signature. Avec une sortie de l’euro on redémarre l’économie française, on rembourse notre dette, et on emprunte à 0% auprès de la Banque de France.

Les pays qui pratiquent la monétisation, via l’assouplissement quantitatif, ont tous des garanties. Ne craignez-vous pas que le retour à une monnaie nationale, nécessaire pour pratiquer un tel plan, n’aboutisse à une spéculation hostile sur le marché des changes et donc à une forte dépréciation qui ruinerait les classes moyennes ?

Non parce que il y a les fondamentaux de l’économie française, il y a juste prix, un juste taux de change. En cas de sortie, il y aurait une réévaluation de la monnaie allemande qui nous favoriserait grandement. Mais l’Allemagne ne veut pas de sortie de l’euro car cette monnaie lui sert à neutraliser la France et l’Italie. Pour le reste, nombre d’études ont été faites, tout se passerait bien. Évidemment une sortie de l’euro doit s’accompagner de mesures, non pas de récession, mais de relance de la croissance par l’investissement. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi. C’est tout à fait jouable et ce sera de toute façon la seule solution, elle s’imposera naturellement.

« L’Allemagne ne veut pas de sortie de l’euro, car cette monnaie lui sert à neutraliser la France et l’Italie. »

Quand vous dites que l’Allemagne cherche à neutraliser la France et l’Italie, vous parlez d’un point de vue industriel, d’une politique faite en faveur de sa balance commerciale ?

Les Allemands gagnent à l’euro, car Français et Italiens ne peuvent plus dévaluer comme ils le faisaient auparavant, tandis qu’eux ne réévaluent pas. L’Allemagne fait ses plus gros profits sur la zone euro, et ce qu’elle y gagne compense ce qu’elle perd dans ses échanges avec la Chine. Donc elle tient à ce que la France et l’Italie restent ses sous-fifres, c’est une entreprise de domination par l’économie.

Vous prônez le retour à un système monétaire européen fait de monnaies nationales fluctuant autour d’une monnaie commune. Cette idée ressemble au Système Monétaire Européen qui précédait l’euro. Quels facteurs garantiraient son succès ?

L’ancien système a évolué parce que des fous et des utopistes ont voulu construire une monnaie unique. Mais on aurait dû le laisser vivre, il marchait très bien. Ce système permettait des réajustements monétaires en fonction de la compétitivité de chaque pays, donc oui, ça gênait l’Allemagne.

Mais tous les pays sont sortis les uns après les autres du système monétaire européen à l’époque de l’ECU…

Oui, mais ces pays sont sortis parce qu’ils ont parfois mené des politiques qui n’étaient pas les bonnes. Pour ma part, je ne prétends pas qu’on va mener une politique de laxisme budgétaire et monétaire, je demande juste à ce que l’on puisse concilier rigueur de fonctionnement, baisse des dépenses excessives, et investissement sur le territoire national par la relance de l’économie. C’est tout à fait jouable, mais l’explication franche entre la France et l’Allemagne doit avoir lieu. Il n’est pas dans l’intérêt de l’Allemagne d’avoir une France ruinée, à feu et à sang, et à l’inverse on ne peut pas accepter la domination de Madame Merkel sur la politique européenne, ce n’est pas acceptable. La soumission française, la faiblesse de la France, tout cela tend à ressusciter de vieilles peurs et de vieilles haines qui sont malsaines.

Considérant que nous n’avons jamais trouvé la bonne formule depuis la fin de Bretton Woods et le début du système des changes flottants, ne pensez-vous pas qu’il serait plus simple d’abroger tout système monétaire européen ?

Je ne crois pas. Je crois qu’il est sain d’avoir une stabilité des taux de change au niveau européen. À partir du moment où il y a un marché unique, ce n’est pas mauvais d’avoir une stabilité des taux de change. En revanche, il ne faut pas qu’ils soient bloqués. Les pays compétitifs, ceux qui ont des excédents, doivent pouvoir réévaluer leur monnaie, et ceux qui ont des déficits la dévaluer.  Aucun système n’est parfait, mais au moins ce système que je propose permettrait le retour de la croissance et de l’emploi, le retour de l’investissement productif, il permettrait aussi de donner un avenir à nos jeunes, et c’est ça l’essentiel. Est-ce que l’on continue à aller dans le mur ou est-ce que l’on essaie autre chose ? Moi je propose d’essayer autre chose qui coûterait moins cher en intérêts d’emprunt, qui offrirait des emplois et de la relance, et qui rééquilibrerait la situation entre la France et l’Allemagne.

Vous appelez de vos vœux une Europe à la carte, faite de traités bilatéraux entre puissances indépendantes. Dans ce paradigme, existerait-il encore quelque structure supranationale, ou à défaut, inter-européenne ?

Inter-européennes oui, sous forme d’agences. Une agence spatiale existe, on peut avoir une agence des transports ferroviaires, des panneaux solaires, de lutte contre le cancer, du numérique, une agence universitaire, il y a plein de choses à faire ensemble. Je ne suis pas contre les Européens et les autres nations, je suis contre le rapport de domination-soumission que l’on est en train d’instaurer avec l’Allemagne.

« Je ne suis pas contre les Européens et les autres nations, je suis contre le rapport de domination-soumission que l’on est en train d’instaurer avec l’Allemagne. »

Dans l’Expansion de Février 2013, Pascal Lamy, ancien directeur de l’OMC, stipule que le protectionnisme n’est pas envisageable pour nos économies, dans la mesure où l’importation joue déjà un rôle considérable dans notre production nationale et qu’ainsi cela reviendrait à nous pénaliser nous-mêmes. Êtes-vous de cet avis ?

Bien sûr que non. Monsieur Lamy est un social traître. Il n’a pensé qu’à augmenter son salaire comme directeur de l’OMC et a laissé les peuples crever. J’ai le plus profond mépris pour cet homme.

Le succès des nations mercantilistes, Chine et Allemagne en tête, fait des émules en France où l’on semble avoir pris conscience de l’erreur qu’a été l’abandon de l’industrie. Vous proposez la relocalisation d’un million d’emplois industriels, pensez-vous à des secteurs spécifiques ?

Non, parce que je pense que la relocalisation ne viendra pas d’une nationalisation frénétique, planificatrice, elle viendra en offrant aux investisseurs un intérêt à produire en France. Cela sera possible si nous mettons en œuvre plusieurs mesures : une monnaie moins chère, donc le retour à un franc abordable ; des barrières protectionnistes minimums ; un secteur bancaire au service de l’économie réelle ; une vraie réforme du système éducatif pour former des jeunes capables d’assumer leur rôle ; des investissements très forts dans les secteurs d’avenirs. Quant à ces secteurs d’avenir on peut déjà les voir, ce sont les dix ou quinze innovations majeures qui feront la hiérarchie des nations au XXIème siècle. Sur ces projets, certains réussiront tandis que d’autres échoueront. Aujourd’hui on vit sur le nucléaire, le spatial, l’aéronautique qu’avait essayé le général de Gaulle. Et il y a eu des échecs, le plan calcul, l’aérotrain…

Le concorde…

Le concorde oui, mais qui a permis de développer Airbus après-coup. Je ne prétends pas avoir la solution miracle, mais je dis que si l’on redonne intérêt à produire en France on rapatriera des emplois, car les entreprises y auront intérêt. Ça ne sert à rien de s’agiter si les fondamentaux incitent à délocaliser, il faut qu’ils incitent à relocaliser, et pour ça il faut changer de politique économique.

À ce titre, faut-il augmenter la durée légale du travail ?

Non, il ne faut surtout pas augmenter la durée du travail en période de chômage de masse. Dans une période de relance économique très forte, en cas de pénurie de main d’œuvre on peut l’imaginer, mais là il n’y a pas besoin. Ce qu’il faut, c’est augmenter la durée du temps de travail pour les chômeurs. Vous savez, le chômage c’est une forme de partage du temps de travail entre ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas, donc si on fait travailler encore plus ceux qui ont déjà un emploi, je ne vois pas comment on pourra recruter ceux qui n’en ont pas. Autant je n’étais pas favorable aux 35 heures, autant je pense qu’il faut arrêter le yoyo, et plutôt renforcer la formation professionnelle sur les heures de non-travail. Entre 35 et 39 heures, j’instaurerais des heures de formation professionnelles, cette formation serait effectuée en dehors des heures de travail.

« Il ne faut surtout pas augmenter la durée du travail en période de chômage de masse. »

Quelles mesures prendriez-vous pour lutter contre l’optimisation fiscale de multinationales qui vendent énormément en France, mais déclarent leurs bénéfices dans des paradis fiscaux ?

Un changement complet de notre système d’imposition. Il faut désormais taxer sur la valeur ajoutée, ou sur la consommation générée dans le pays même. Il faut revoir notre système fiscal, et c’est l’objet d’un rapport que je fais pour la commission des affaires étrangères.

Les gouvernements successifs restent sans solution pour créer de l’emploi dans les banlieues et zones périurbaines où les jeunes issus de l’immigration sont nombreux. Avez-vous une solution à laquelle personne n’aurait pensé?

La seule solution que j’ai c’est toutes celles dont je vous ai parlé, plus une réforme profonde du système éducatif. Mais je voudrais faire une remarque, contrairement à ce que l’on croit, beaucoup de jeunes de ces zones et qui sont d’origine étrangère trouvent du boulot, font des efforts, et s’en sortent. Donc ne faisons pas croire qu’il n’y a qu’eux qui sont discriminés. Il y a les zones rurales, il y a les villes de province qui s’effondrent, il y a des gens diplômés qui n’ont rien, donc c’est lié à l’ensemble général. Quand la marée descend, il est clair que les rochers sont plus visibles, mais alors la solution c’est de refaire monter l’eau.

Sur ce sujet vous prônez l’assimilation plutôt que l’intégration, où se situe la différence ?

Ah c’est très simple ! Être Français, dans ce cas-là, c’est garder le souvenir de son origine, et avoir une identité double qui n’est pas à nier, cela serait d’ailleurs très mauvais. Mais c’est aussi manifester une envie de vivre comme les autres. L’assimilation c’est avoir la joie d’être Français.

Comment la chose se manifeste-t-elle, politiquement ?

Ça ne se décrète pas, ça se forge. Donc c’est d’autant plus difficile. Et encore faut-il que ceux qui reçoivent ces populations aient envie de les assimiler. On ne demande pas simplement un geste à celui qui arrive, il faut aussi que le corps social d’origine soit prêt à le faire, et c’est là où se pose le problème du nombre. Vous pouvez assimiler une frange de population, mais au-delà d’un certain seuil cela devient impossible. Là-dessus, l’attitude de nos ainés a été criminelle avec l’immigration excessive, car ils ont rendu ce phénomène impossible. Et c’est pourquoi je suis pour une pause dans les mouvements migratoires, afin de digérer les flux et laisser le temps de faire les choses.

« L’assimilation à la France ne se décrète pas, elle se forge. »

Depuis sa création, l’UMP a progressivement opté pour le fédéralisme européen, mais elle se revendique encore comme gaulliste. Il s’agit donc d’une contradiction majeure, à quoi est-elle due ?

Elle est due à l’électoralisme. Tous les choix qui ont été faits sont des choix fédéraux, ils ont signé des traités et se plaignent désormais de les voir signés. J’ai croisé Monsieur Le Maire à l’Assemblée, je lui ai dit : « Ton interview dans Le Monde était très bien, mais pourquoi as-tu signé tous ces traités qui ont abouti à cela ? ». Le problème c’est qu’ils sont forts en gueule, mais soumis dans la pratique. Ils n’ont plus aucune crédibilité.

Les sondages récents montrent que les Français sont désormais majoritairement hostiles à l’Union européenne. Cependant, l’offre politique des eurosceptiques ne trouve qu’un écho modéré en France. À quoi attribuez-vous ce paradoxe ?

Je l’attribue au fait que les médias ne veulent pas que cet écho s’amplifie. Ils invitent toujours le front national ou le front de gauche, et ne veulent surtout pas inviter les patriotes modérés.

La Vème République a permis la stabilité politique en France, mais elle a également donné naissance à un bipartisme qui consacre depuis longtemps la domination du PS et de l’UMP. Quel déclencheur pourrait remettre en cause les fondements de ce mécanisme ?

Une crise sociale et politique majeure, qui approche à grands pas.

Mais qui n’est pas à souhaiter …

Si, il faut maintenant la souhaiter pour purger le système, car sinon ils ne débarrasseront jamais le plancher. Il faut purger le système en espérant qu’il y ait le moins de dégâts possibles pour nos compatriotes qui souffrent.

 

Alan Retman

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