Populisme contre ordre établi

La crise persiste, et elle continue de muter. La crise financière liée aux subprimes est devenue crise économique internationale, puis crise de la dette en 2010 avec les difficultés de la Grèce. Dans les années qui suivirent, elle devint crise de l’euro. Depuis, le remède à base d’austérité mis en place par les nations européennes n’a pas encore donné satisfaction. Au contraire, il a fait entrer la crise dans sa nouvelle phase : la crise politique.

En effet, jamais depuis la signature des accords de Maastricht en 1992 le modèle politique européen n’avait été remis en cause dans notre pays. C’est le cas désormais, car les ajustements ne suffisent plus, et une dualité semble se révéler dans la bataille idéologique qui oppose les citoyens européens à l’intérieur même des pays. Libre-échange ou protectionnisme ? Démocratie directe ou démocratie représentative ? Euro ou monnaie nationale ? Austérité soutenue ou monétisation de la dette ? En Espagne ou en Belgique, c’est même de l’unité nationale dont on discute, comme si l’UE n’avait servi dans le fond qu’à raviver les vieilles plaies des nations. Ces multiples questions que l’on entend actuellement révèlent qu’un débat de fond est engagé sur notre système politique.

Les médias et l’opinion aiment circonscrire les thèses divergentes dans des cadres idéologiques facilement identifiables. On parle volontiers de « populisme » pour les opposants à l’intégration européenne, il semble donc juste de parler « d’ordre établi » pour ses partisans.

Ce que l’on définit ici par ordre établi représente les gouvernements successifs depuis Maastricht, et plus généralement les adhérents à la construction d’une Europe fédérale. D’un point de vue idéologique l’ordre établi est donc néolibéral, il croit en l’équilibre des marchés, en la concurrence pure et parfaite, en la nocivité de l’intervention étatique qui ne peut qu’entraver la bonne marche de la croissance et du développement. Il soutient la monnaie unique, les réformes qui affaiblissent l’État et favorisent le libre-échange, la nécessité d’une politique d’austérité réduisant le poids de la dette, et il admet de manière générale un contrôle de Bruxelles sur la politique nationale. L’ordre établi défend sa politique en la présentant comme réaliste, et, maître atout, comme étant la seule qu’il soit possible de mener.

On retient aussi ce terme d’ordre établi car il est incarné chez nous par deux partis : UMP et PS qui eux-mêmes se partagent le pouvoir de manière exclusive, sans que quiconque ne soit en mesure de les déloger. Ce bipartisme à visage unique est très largement porté par des médias qui diffusent les idées prédominantes en son sein, sans vraiment les discuter. Certes, on sait que le politique et le journaliste ne font pas l’opinion de l’électeur, que celui-ci regimbe parfois. Néanmoins, le choix d’une alternative à ces deux partis européistes est assimilé à une contestation, à un vote qui transgresse. Or, pour qu’il y ait transgression, il faut bien qu’il y ait un ordre établi admis par tous.

En face, on regroupe donc les bénéficiaires du vote contestataire sous le terme de « populistes ». Le populisme regrouperait pêle-mêle des individus prônant la fin de la monnaie unique, l’instauration d’un protectionnisme (national ou européen), et la monétisation de la dette souveraine. Pour rappel, la monétisation consiste en une politique étroite entre un État et sa banque centrale, laquelle rachète les obligations émises par le Trésor, ce qui revient donc à faire travailler la banque centrale au profit de l’État. Pour dire les choses crûment, il s’agit en définitive de faire fonctionner la planche à billets pour éponger la dette.

La contestation de l’Europe fédérale, tant dans sa méthode que dans sa finalité, se fait entendre à droite comme à gauche, puisque ceux que l’on désigne sous le terme de populistes représentent en fait une force multipolaire. Cette diversité dans l’opposition est d’ailleurs ce qui fait sa faiblesse, car elle parle par plusieurs voix, tandis qu’on lui répond toujours d’une seule. La présence de Marine Le Pen dans ce concert de désaccords permet de lui associer Jean-Luc Mélenchon ou Nicolas Dupont-Aignan, comme si les trois ne formaient qu’un tout. Ainsi, Dupont-Aignan réclamant la fin de la monnaie unique se voit rétorquer que le Front national dit de même. D’une similitude ponctuelle on tire une comparaison globale à laquelle on réduit l’intéressé. C’est ce que l’on appelle la culpabilité par association, une astuce rhétorique aussi vieille que la politique qui permet de disqualifier un individu sans avoir à lui répondre sur le plan des idées.

L’ordre établi, tel que nous le définissons pour la France, est en fait implanté dans tous les États de l’UE qui ont vu accéder au pouvoir des partis mus par une conception politique convergente. Cette conception est justement celle de l’effacement du politique au profit de l’économique. Non pas que les intérêts économiques soient soudainement devenus des entités indépendantes, mais durant ces dernières années la volonté des gouvernants a été d’atténuer leurs propres prérogatives au profit d’organes supranationaux chargés de mettre en place les conditions nécessaires à l’avènement d’un grand marché européen. Ce procédé remet en cause la démocratie directe, au profit d’une démocratie représentative qui n’est dès lors plus qu’un vestige de l’esprit démocratique originel, mais qu’importe ! Une construction opaque, rédigée via des traités abscons, presque sans communication, devait être compensée par la croissance et le progrès. Ainsi, la légitimité du projet devait être démontrée par sa réussite. À partir de là, l’Europe fédérale n’aurait plus été contestée, sinon par quelques Brutus trop scrupuleux pour céder des principes démocratiques à la prospérité commune. Mais les choses n’ont pas fonctionné ainsi.

La monnaie unique lancée sans gouvernance économique n’a pas permis un ajustement budgétaire par lequel on aurait maîtrisé les dépenses publiques de certains États peu vertueux. L’absence d’harmonisation fiscale a généré une mise en concurrence des pays d’une zone euro tirée par le moins disant social, et qui réussit donc à celui qui réunit le plus d’atouts compétitifs : l’Allemagne. Pour cette structure branlante qu’est l’UE, la crise a été un test aussi violent que précoce, révélant ainsi les lézardes dans la conception de l’édifice. Aussi, devant le résultat, ou l’absence de résultats devrions-nous dire, des remises en cause montent de toute part, comme on le voit en Grèce, au Royaume-Uni, en Italie, et même en France. Un modèle qui ne réussit pas voit nécessairement sa légitimité contestée, et en l’occurrence, il y aurait beaucoup à dire sur la légitimité du modèle européen et sur son instauration.

Face à une conjoncture déplorable, l’ordre établi est mis en péril par sa propre inconséquence, et non pas par la progression d’une opposition divisée qui ne gagne toujours pas en audibilité, ni en cohésion. Et pourtant la demande est là, en France et en Europe. L’euroscepticisme est désormais majoritaire, mais aucune offre politique ne semble pouvoir y répondre dans notre pays, faute d’y croire vraiment. Pour l’opposition à l’ordre établi, il incombe de s’affranchir des oripeaux populistes qu’on lui attribue, de gagner la bataille de la légitimité. Quant à l’électeur qui va mettre dans l’urne son bulletin PS ou UMP en traînant des pieds, il lui faudra tôt ou tard surmonter ce dilemme du prisonnier qui consiste à choisir une solution par défaut, de crainte de subir un préjudice accru si le camp d’en face est victorieux. Un front commun contre l’Europe de l’austérité et de la technocratie n’est pourtant pas chose impossible à imaginer, car après tout le patriotisme ne se divise pas.

Alan Retman

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