Vers la fin de l’Occident ?

C’est acquis, la Chine sera la puissance du siècle. Tout le monde le sait, tous les médias le disent. Mais au delà de la banale phobie liée à l’imposante démographie chinoise et du mythe du « péril jaune », la Chine est en passe de (re)devenir la première puissance mondiale grâce à sa stratégie économique. Chine ou États-Unis, cela pourrait nous être égal, sauf si l’on prend en compte le simple fait que l’effondrement de l’Occident puisse constituer l’indispensable pavois d’élévation de l’empire du Milieu.

La conquête

La Chine poursuit assidument une stratégie de conquête. A l’heure où nos déficits se creusent et où nous nous enfonçons dans la crise, Pékin, au contraire, accumule les excédents et fourbit ses armes en soignant ses réserves:

-Réserves de change, principalement constituées de dollars, d’euros, et d’or

-Réserves stratégiques, domination sans partage sur les terres rares (groupe de 17 minéraux indispensables à l’industrie) dont elle produit 97% du stock mondial

-Réserves financières, puisque Pékin est créancier des pays endettés

-Réserves énergétiques, vaste plan de construction de centrales nucléaires et investissements massifs sur les énergies renouvelables

Étant déjà l’atelier du monde et la principale puissance productrice de produits « low costs », la Chine se développe également dans le moyen de gamme, un secteur sur lequel elle peut aisément étrangler la concurrence de certains pays post-industriels grâce à sa monnaie sous-évaluée.

En effet, Pékin pratique un quadruple dumping qui représente autant de chances de prendre l’avantage sur ses concurrents, en dépit de tout règlement international dont le régime communiste n’a cure:

-Dumping environnemental, les normes définies par les traités internationaux sont amplement bafouées

-Dumping social, les ouvriers chinois sont sous-payés, ce qui influe évidemment sur les coûts de production

-Dumping capitalistique, les entreprises chinoises sont largement subventionnées, ce qui permet de vendre à perte pour annihiler toute concurrence (exemple de l’énergie solaire sur le marché européen).

-Dumping économique, le yuan est volontairement sous-évalué, ce qui permet de fournir au marché international des produits à bas coût.

Bien sûr, les autres nations s’insurgent régulièrement du fait que la Chine ne respecte guère les conventions dictées par l’OMC qu’elle a rejoint en 2001, sans contrepartie. A l’époque, les grands industriels américains ont convaincu leur gouvernement que l’entrée de la Chine serait profitable. Elle l’a été pour eux effectivement, puisqu’ils ont pu y délocaliser leurs usines. Pour le peuple américain, l’avantage a été l’apport soudain de produits bons marchés pour lesquels ils se sont endettés. Tout le monde a cru être gagnant, mais le pouvoir d’achat des Américains n’a été rehaussé qu’artificiellement. En revanche, le chômage qui a suivi les délocalisations est bien réel.

Que peuvent donc faire les pays occidentaux face au dumping chinois ? Pas grand chose. On parle de protectionnisme européen pour rétablir l’équilibre de compétitivité, mais il ne semble guère possible d’accorder 27 pays autour d’un seul avis. Et d’ailleurs, les moyens de représailles des Chinois semblent trop contraignants. Fermeture de leur marché à certaines entreprises de certains pays, mise en place de quota à l’exportation, la dépendance de nos économies envers Pékin est trop ancrée pour qu’un rapport de force équitable puisse s’instaurer.

L’ambition de la Chine, nous l’avons dit, est de devenir la première puissance mondiale, elle en a largement les moyens. Pour se substituer aux États-Unis il faut tout produire, et c’est ce que le pays fait.

Durant ces dernières années, nos économies n’ont fait que respirer artificiellement. Il fallut notamment transférer techniques et technologies à chaque contrat signé pour un Airbus ou pour un réacteur nucléaire. Il n’y a donc pas à s’étonner qu’à terme, les Chinois, tout comme les autres pays émergents, soient capables de produire des biens d’une qualité égale aux nôtres. Après tout, cela fait trente-ans que les pays émergents profitent de la désindustrialisation de l’Europe et des USA, ils ont appris à produire, acquis un savoir-faire technique et humain, et profité des évolutions technologiques dans les différents secteurs.

La Chine se lance donc dans la production de biens à haute valeur ajoutée, dans l’industrie de haute technologie, et même dans le luxe. Très présent au moment de recapitaliser les banques occidentales puis les États, le pays tend à devenir une puissance financière et veut faire de Hong Kong, son « sas » vers le monde extérieur, la nouvelle place financière mondiale, remplaçant ainsi la City et Wall-Street.

L’ambition chinoise est proportionnelle à ses capacités.

Et nous, que faisons-nous pour parer à cette guerre commerciale qui tonne déjà en sourdine ?

Marche vers le catafalque

Face à l’endettement massif qui gangrène les nations occidentales, toutes ont adopté la même politique: un endettement supplémentaire. Concrètement, les États-Unis monétisent leur dette. Le gouvernement émet des obligations qui sont rachetées par sa propre banque centrale, laquelle crée donc une masse monétaire artificielle pour permettre au pays de s’endetter davantage. Cet argent n’est tiré à partir d’aucune richesse existante, il n’a qu’un seul but, acheter du temps dans l’espoir d’une éventuelle reprise. On appelle cette politique « l’assouplissement quantitatif ».

Les Européens, quant à eux, commencent à racheter directement des obligations aux États via la BCE, au grand dam des Allemands. Un autre moyen de suivre cette politique inconsciente a été la création du MES, mis en place en Octobre et dégradé dès le mois de Décembre. Ce mécanisme branlant soutenu par des pays boiteux n’est qu’une autre mesure dilatoire visant à financer la dette par la dette.

On se charge donc d’une montagne de papier sans valeur qui risque à tout instant de nous tomber sur la tête. On empile, mais étonnamment cela ne tombe pas. La chose semble réjouir certains qui considèrent que les structures que représentent les États-Unis et l’Union européenne sont finalement inébranlables. La naïveté la plus profonde existe aussi au plus haut niveau. Dans les hautes-sphères semblent se côtoyer l’intérêt privé et l’incompétence la plus pure.

Effectivement, malgré sa gestion calamiteuse, le dollar est encore nécessaire, il est la monnaie du commerce international, des transactions, et des réserves de change. L’euro tient bon aussi, pour la triple raison qu’il est employé par un grand nombre de pays, que l’Allemagne -seul pays occidental en excédent commercial- en est le principal garant, et parce que aucune autre monnaie internationale ne peut venir compléter le dollar dont la Chine est déjà gavée. Étant producteur et investisseur en or, elle pourrait d’ailleurs profiter de cet avantage pour faire baisser le dollar et ainsi « titiller » les étasuniens, mais cela n’est pas encore dans son intérêt.

Le dollar doit se maintenir, car si le pouvoir d’achat des ménages américains -tout artificiel qu’il est- en vient à s’effondrer, c’est l’économie chinoise qui en pâtira. Mais le monde est vaste, les pays émergents ne resteront pas toujours à l’état de jeunes pousses, ils vont réellement croître. Lorsque le Brésil, l’Inde, et les pays de l’Asie du sud-est seront tous dotés d’une opulente classe moyenne, alors le marché américain ne sera plus indispensable à une Chine devenue entretemps première puissance industrielle et financière, ce marché-là deviendra même négligeable.

Il sera alors temps de réévaluer drastiquement le yuan et de se débarrasser de ses réserves de dollars, entrainant ainsi un effondrement de la devise américaine. Si le dollar s’effondre, l’euro s’effondrera aussi. Ce sera le point d’orgue de la longue crise que nous vivons, et la démonstration ultime que la nature de cette crise est monétaire. Les pays endettés produisant un papier qui n’est indexé sur aucune richesse concrète connaîtront une hyperinflation digne de celle que l’Allemagne a connue dans les années 20. En définitive, ce seront les classes moyennes qui seront ruinées, puisque leur épargne est généralement constituée de liquidités, alors que les classes plus aisées favorisent l’or et les œuvres d’art.

On jugera sans doute que cette prospective est catastrophiste, voire alarmiste. Je dirais simplement qu’elle n’est pas garantie, car des facteurs aptes à bouleverser la donne apparaissent parfois et leur attribut est qu’ils sont imprévisibles (les fameux cygnes noirs). Mais si aucun événement majeur ne se produit, si aucune réorientation de la gestion de la dette n’est entreprise, si on persiste dans la création monétaire ex nihilo, alors ce scénario n’aura rien d’improbable.

Certains diront que les problèmes que la Chine devra bientôt affronter sont à la proportion de ses opportunités, ce n’est pas faux. La population chinoise vieillit et la crise démographique est inévitable ; la corruption et le clientélisme sont prégnants ; les revendications sociales entravent la compétitivité chinoise et on assiste déjà à des délocalisations vers l’Asie du sud-est et vers l’Afrique, la dernière réserve à pauvres du monde.

Les inégalités sont criantes entre les métropoles prospères du littoral et des zones rurales défavorisées. Des revendications politiques peuvent aussi apparaître, et ainsi mettre à mal le régime communiste qui arrive pour le moment à fédérer le nationalisme d’un pays qui commence à peine à savourer sa vengeance.

En effet, durant tout le XIXème siècle, la Chine a été pillée et heurtée par les puissances occidentales. Elle fut « colonie et esclave de toutes les nations » selon Sun Yat-sen, le héros de la révolution de 1911. Peu de gens le savent chez nous, il serait pourtant bon de considérer que les Chinois ne l’ont pas oublié pour bien cerner la réalité de la relation que nous entretenons avec eux.

Mais malgré ses abus, le régime crée des riches, il crée des classes moyennes. Il n’est donc pas permis de croire que l’alliance objective entre le peuple et le parti puisse être rompue, pas tant que la croissance sera là.

Le capitalisme d’état chinois n’est rien d’autre que l’habile dosage entre la répression issue d’un régime totalitaire et la création de richesse rendue possible par une forme de liberté d’entreprise, très encadrée toutefois. Ce modèle condamnable sur le plan éthique semble pourtant en passe d’écraser le modèle démocrate-libéral promu par nos sociétés qui s’enquièrent davantage de l’individu que du bien commun. Après tout, le rapport de force est inhérent à la nature, et il n’a que faire des idées et des valeurs.

Aux perspectives économiques chinoises répond la déliquescence de pays occidentaux usés jusqu’à la corde par des dirigeants inaptes et par les intérêts privés. A la volonté de puissance chinoise, l’Occident n’a que le dégoût de lui-même à opposer. A un pays qui multiplie les excédents en tout genre font écho des nations qui multiplient les pertes en tout genre.

Le contraste entre l’ascension chinoise et la décadence occidentale est saisissant. A notre déclin moral et économique, la Chine oppose l’aspiration hégémonique et les moyens de la satisfaire. Pour prendre la place des États-Unis, et de l’Occident en général, la Chine n’aura pas besoin de déclarer la guerre. Nous avançons nous-mêmes au bord de la roche tarpéienne, chaque pas effectué dans le but de nous en détourner ne sert qu’à nous en rapprocher. Dès lors, la Chine, abonnée à la souffrance et héritière des humiliations passées, cette Chine moderne fille de Mao Tsé-Toung et élevée par Deng Xiaoping, n’aura finalement qu’à poursuivre sa marche triomphale vers le Capitole. C’est lorsque la dernière marche sera atteinte que le vent de son triomphe nous parviendra, nous jetant par la même occasion dans le gouffre où sombrent les civilisations déchues.

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