Vers l’Europe fédérale, vers la mort de l’État

Si les énergies dites « alternatives » peinent encore à convaincre, il est des écologistes sachant tout de même appréhender la puissance du vent. Se mouvoir avec l’invisible et l’impalpable requiert une certaine forme de souplesse, de corps et d’idées, ainsi qu’une bonne dose d’opportunisme sous peine de s’envoler au diable Vauvert au lieu de retomber sur ses pattes.

Daniel Cohn-Bendit semble avoir trouvé la formule. Celui que l’on appelait « Dany le Rouge » en Mai 68, époque à laquelle il pourvoyait des pavés depuis la cour de la Sorbonne, a par la suite opéré une profession de foi écologique qui l’aura conduit jusqu’aux sièges du parlement européen. Mais à presque 68 ans, le trublion de la vie politique française vient de claquer la porte de la maison verte pour entamer une nouvelle croisade : le fédéralisme européen.

Il ne sera pas seul pour ce combat puisqu’il s’est visiblement entiché de Guy Verhofstadt, ci-devant ex-premier ministre belge de 1999 à 2008, surnommé « baby Thatcher » dans sa jeunesse en raison de ses conceptions libérales héritées de la Dame de fer.

La politique offre parfois le spectacle d’alliances incongrues, comme cela semble être le cas ici, puisque nous voyons une incarnation de la gauche révolutionnaire joindre sa main à celle d’un promoteur actif de l’économie de marché. Pour autant cette fraternité nouvelle n’est pas aussi étonnante qu’elle semble l’être, elle démontre même concrètement ce que trop de commentateurs de la vie politique peinent à voir : l’alliance du capital international et de la gauche internationaliste.

Pour qu’il y ait alliance entre sensibilités différentes il faut qu’il y ait un objectif commun. Ici, l’objectif commun entre Cohn-Bendit et Verhofstadt, c’est la disparition des frontières et l’étiolement de l’État. Au nom de la liberté de circulation des hommes ou des capitaux, pour l’éthique ou pour le profit, par humanisme ou par intérêt.

La tête dans les étoiles

La grande force du fédéralisme, c’est qu’il représente le seul idéal contemporain. Le siècle précédent a été celui des grandes idéologies dont pas une ne reste aujourd’hui. Fascisme et national-socialisme ont disparu dans la tourmente de la guerre, et le communisme s’est écroulé de l’intérieur. Seul existe le modèle démocrate et libéral dont la nature même est finalement de laisser le citoyen libre de ses engagements, contrairement à l’idéologie pure qui embrigade au nom du bien commun.

Le fédéralisme n’est pas à proprement parler une « idéologie pure ». Dans le fond, il s’agit plutôt d’une question institutionnelle visant à redéfinir les modes de gouvernance dans un système qui resterait peu ou prou le même. Mais dans le désert idéologique contemporain, le fédéralisme européen apparait comme seul vecteur de réenchantement de la vie politique, aussi modeste soit-il, alors que le souverainisme qu’on lui oppose représente plutôt une forme de conservatisme.

Mais le conservatisme est honni par principe. Il est même tenu en exécration par certains esprits en perpétuelle quête d’amélioration du genre humain. Il faut détricoter ce qui est relatif au passé, avancer toujours et ne jamais reculer. Quand bien même il s’agirait de délaisser le bénéfique pour mieux étreindre le néfaste il faut aller de l’avant, même si l’on aperçoit distinctement un mur devant soi.

Le conservatisme actuel c’est donc le souverainisme, autrement dit l’État-nation, l’alliance entre le peuple et ses représentants sur un territoire géographique imparti à la population qui le compose. L’idéal qui vient bousculer ce système c’est le fédéralisme, un processus dans lequel l’État-national s’efface au profit d’un État commun à plusieurs pays.

En exposant les choses ainsi on pourrait presque se dire « pourquoi pas ». Après tout, la mondialisation donne le sentiment qu’une telle mutation serait dans l’ordre des choses. L’Europe, vieille terre de civilisation jadis morcelée en fiefs insignifiants, a incessamment évolué jusqu’à former un ensemble de territoires géographiques clairement définis. Les particularités ethnico-culturelles régionales ont fini par trouver un dénominateur commun et se sont fondues pour former un tout national, régi par l’État.

Le fédéralisme tendrait donc à passer à l’étape supérieure, à faire avec les pays ce que l’on a fait avec les régions. On passerait donc de la gouvernance nationale à la gouvernance continentale, première pierre d’une future gouvernance mondiale, en attendant une hypothétique gouvernance intergalactique.

L’exception française

Cependant les nations qui composent l’Europe varient entre elle. Il y a bien sûr les disparités économiques dont la prégnance ruine chaque jour un peu plus l’union des pays de la zone euro. Il y a également les disparités culturelles entre des pays plus ou moins traditionalistes (Europe orientale et méridionale) et les pays que l’on qualifiera de manière convenue comme étant plutôt progressistes (Scandinavie). Mais surtout, la différence qui me paraît déterminante, c’est celle du fondement des nations.

Des pays comme l’Allemagne et l’Italie reposent sur un socle de légitimité incontestable. Pour rappel, la formation de ces deux pays est récente puisqu’elle date du XIXème siècle. Elle est le fruit d’un mouvement d’unification obtenu par le fer et par le sang, comme le disait un célèbre chancelier prussien à moustache. Morcelés en micro-états, les peuples italiens et allemands ont conquis le droit de fédérer ces terres pour former un seul pays, une seule nation pour un seul peuple qui aspirait à vivre ensemble.

L’Histoire de la France est toute autre, puisqu’elle est une des plus vieilles nations du continent. S’il n’existe aucune date faisant l’unanimité, on situe généralement son commencement au baptême de Clovis, en 496.

Jusqu’à la Révolution de 1789 le destin de la France est indissociable du destin de ses rois, et de leur fief d’Île de France. C’est au fil des conquêtes, des annexions, des mariages, des héritages, que les rois ont rattaché à leur domaine des territoires divers, formant ainsi une mosaïque de peuples divisés entre eux. Gascons contre Franciliens, Bretons contre Provençaux, Armagnacs contre Bourguignons, langue d’oïl contre langue d’oc. Devant faire face à des vassaux souvent plus puissants qu’eux, les rois de France ont poursuivi une œuvre continue et progressive visant à soumettre et à unifier autour de la couronne les territoires qui forment la France de 2012.

Ainsi l’État, qui en Allemagne et en Italie est accouché par l’initiative du peuple, occupe au contraire un rôle de géniteur pour la France contemporaine.

Le facteur en trop

C’est pourtant ce même État qui représente l’obstacle à franchir pour que s’épanouisse enfin le fédéralisme auquel adhèrent Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt.

Par définition, un État est géographiquement limité par des frontières entre lesquelles son autorité s’exerce. La frontière donne droit à la citoyenneté, les tenants de l’universalisme –plutôt situés à gauche de la gauche- la tiennent donc pour un facteur de division des individus, ou de division entre les travailleurs si l’on emploie la terminologie marxiste.

De l’autre côté de l’échiquier politique, les libéraux –dans la pure acception du terme- se montrent tout autant hostile à l’État, car il représente cette fois un facteur contraignant et liberticide qui impose ses services, dans tous les sens du terme, entravant de fait la libre circulation des hommes, des capitaux, et l’efflorescence globale du commerce international.

Bref, l’État-national représente une relique barbare, un vestige qu’il convient d’abattre pour accéder à un monde sans frontière auquel aspirent une majorité de la gauche et un large pan des libéraux européens.

Cet idéal-là est fort parce qu’il est seul en lice, comme nous l’avons dit, mais aussi parce qu’il est presque unanimement soutenu par tout ce que la France compte de pouvoir et de contre-pouvoir. Le projet politique fédéraliste est porté par le parti socialiste et par l’UMP dans sa quasi entièreté. Il est également assisté par une presse bienveillante et jamais bien éloignée du pouvoir en place. Enfin, cette notion d’ouverture sur l’Europe trouve écho avec la notion plus large « d’ouverture vers l’autre » promue par une intelligentsia acquise au multiculturalisme.

La capacité qu’a un État d’ingérer en son sein des populations venues de différentes contrées est une force, notamment en France où la natalité est défaillante depuis la chute de Napoléon. Néanmoins la mixité ethnique fonctionne si ses ressortissants sont indexés sur un référent commun, en l’occurrence ici l’État-national.

Or, pour se réaliser, le fédéralisme européen exige la diminution des prérogatives de l’État, la fin de son monopole de gouvernance sur son propre territoire, la réduction de son champ de compétences, le terme de sa prépotence. Nous avons dit l’importance de l’État dans l’Histoire de France, dès lors comment pourrait-on rassembler un peuple aussi désuni que l’est le peuple français en défaisant ce qui le lie ?

On tend de plus en plus à mesurer les risques du communautarisme dans notre société, pour autant, nombreux encore sont ceux qui aspirent au multiculturalisme. Il serait de bon ton de constater que l’expression du second induit l’acceptation du premier comme postulat de base. Là où l’État recule dans la dispense de ses valeurs, de son Histoire, de ses codes, de son langage, de sa culture traditionnelle, le communautarisme avance.

En effet, le recul de l’État appelle une société individualiste, mais l’être humain tient plus du mouton de Panurge que de l’individualiste forcené, il n’est pas fait pour s’accomplir seul. L’esprit libre est toujours une exception au sein d’esprits grégaires. Puisque nous appartenons tous à un groupe identifiable, la conséquence d’une société laissant libre cours à l’individualisme est le rattachement à son groupe ethnico-social, à sa tribu. Difficile alors de promouvoir le « vivre ensemble » s’il faut adapter la vie publique aux désidératas communautaires.

Mais le communautarisme n’a pas que des détracteurs. Du point de vue commercial, un peuple formé d’une communauté nationale est bien moins intéressant qu’un peuple composé d’une multitude de communautés. Affirmer la différence de l’autre -l’exalter même- c’est à la fois rassurer l’occidental mal dans sa peau face à son héritage, mais c’est aussi segmenter le marché en faisant correspondre des besoins spécifiques pour chaque communauté. Chaque idéal y trouve son compte, même si l’un sera peut-être cocu un jour, mais pour le moment gauche universaliste et libéralisme sans frontières communient dans l’espoir d’un monde apatride.

Observons donc d’un œil amusé Messieurs Cohn-Bendit et Verhofstadt faisant œuvre d’œcuménisme pour une Europe sans États ; et de l’autre, regardons avec dépit à quel degré d’impuissance a sombré le nôtre, comme le montre la crise que traverse Florange. Il ne reste guère de pouvoir au gouvernement français, tout au plus lui reste-t-il celui d’augmenter les taxes, ce qui révèle invariablement un constat d’échec.

Un État sans puissance est un État sans légitimité, la Vème République a été taillée dans le moule de Charles de Gaulle. Vidée de sa substance, elle semble convenir parfaitement à François Hollande que l’on situerait plus, allégoriquement, vers les rois fainéants que vers le général.

Jadis, la République ascendante a dépouillé le Roi de ses attributs avant de disposer de sa personne. Reste à voir aujourd’hui si la technocratie ascendante aura la peau de notre Président, après lui avoir ôté ce qui compose son prédicat.

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