France 2012: Le syndrome Louis XVI

Internet étant une merveilleuse invention, il m’a été possible de regarder « Des paroles et des actes », la grande émission politique de France 2 que j’ai manquée lors de sa diffusion,  Jeudi soir. Pour ce numéro c’était le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, que recevait David Pujadas et ses chroniqueurs.

Ennui et incohérence

Je dois confesser ici qu’une crainte lancinante d’être dévoré par l’ennui m’habitait avant de lancer la vidéo, le premier ministre n’étant pas réputé pour susciter une ferveur délirante chez ses auditeurs. Et ce qui devait arriver arriva, l’ennui vint assez rapidement en effet. Durant deux longues heures, tout n’a été que serments de bonnes intentions et odes au « rassemblement républicain ». Si on ne risque pas grand-chose en formulant de telles incantations, je doute que l’on y gagne quoique ce soit en retour.

Que peut-on globalement retenir de la prestation du chef du gouvernement dans cette émission ? Qu’il va tout faire pour combattre le chômage, qu’il veut rassembler les Français, apaiser les tensions, et favoriser le retour de la croissance. Un discours somme toute assez convenu, puisqu’il aurait été surprenant de sa part de proclamer l’inverse.

Évacuons tout de suite la rubrique « people » proposée en début d’émission par Nathalie Saint-Cricq. Traditionnellement sans intérêt, elle n’a pas fait exception cette fois-ci. Dans le même ordre d’idée, on se sentirait en droit de douter sur le bienfondé de la rubrique de Jeff Wittenberg, posant des questions de politique politicienne à un invité qui n’a évidemment d’autres recours que celui de louvoyer et d’user de la langue de bois.

On retiendra davantage l’intervention de François Lenglet. L’expert en économie a pointé du doigt les contradictions du budget 2013 dont l’attribut principal est la réduction du déficit public à 3% du PIB, critère réaffirmé par le Pacte budgétaire.

En effet, l’effort budgétaire qui se matérialise par une compression des dépenses associée à une hausse globale des taux d’imposition permet d’économiser l’argent public, 37 milliards sur lesquels le ministre a longuement insisté. Mais cette austérité dont on veut taire le nom pressurise des citoyens qui se verront dès lors contraints de réduire leur consommation. Ainsi, au risque de récession s’ajoute une probable réduction de la base fiscale, car c’est bien ce qui se produit lorsqu’un taux d’imposition trop élevé encourage le travail au noir, le chômage volontaire, voire même l’émigration économique.

Illustrant –à l’aide de ses graphiques- les conséquences dramatiques en terme  de compétitivité et d’explosion de la dette qu’a eu la rigueur sur la Grèce, l’Irlande, et l’Espagne, François Lenglet a démontré que cette politique permet d’épargner un peu pour finalement perdre beaucoup plus, car l’austérité sape les ressources nationales d’un pays au nom d’un effort à court terme. Devant répondre de ces mesures budgétaires qui aggravent donc le problème qu’elles sont supposées résoudre, Jean-Marc Ayrault s’en est tenu à affirmer que la France n’était ni la Grèce, ni l’Espagne, et que la dette devait être comblée car les ressources qu’elle engloutit dans son remboursement entravent tous les autres pans du budget français.

Si cette dernière assertion se défend, la surdité du premier ministre demeure tout de même épatante tant il élague les contresens économiques des mesures qu’il propose. Poussé dans ses retranchements, il invoque la nécessité de gagner la confiance des marchés en réduisant le déficit public et en jugulant la dette, sans vraiment admettre que ces réductions sont simplement exigées par les traités européens.

Le ministre socialiste ira même jusqu’à souligner la menace d’une perte de souveraineté en cas de mauvaise gestion prolongée, faisant ici référence au « dispositif de correction » prévu par le Pacte budgétaire et qui se mettra en route automatiquement dans l’éventualité où un état ne respecterait pas ses engagements budgétaires. Pour le pays fautif, il s’agira purement et simplement d’abandonner le pouvoir à la Commission européenne. Ainsi donc, Jean-Marc Ayrault agite le spectre d’une menace dont l’existence est due au TSCG, traité que le même Jean-Marc Ayrault s’active pourtant à promouvoir et à faire passer au parlement. Il faudra quand même nous expliquer un jour si le Pacte budgétaire représente une opportunité ou bien une menace.

À ce titre, il me semble bon de préciser que France 2 a une notion assez étriquée du débat politique. En effet, la principale chaîne du service public n’a pas trouvé mieux que Nathalie Kosciusko-Morizet pour le traditionnel face à face. Pourquoi donc est-on allé chercher une personnalité somme toute assez isolée au sein de son propre camp ? Puisqu’après tout, NKM n’a pas récolté suffisamment de parrainages pour se proposer à la tête de l’UMP. Mais surtout, les positions de l’ancienne porte-parole du candidat Sarkozy sont notoirement fédéralistes, et donc en faveur du Pacte budgétaire qui sera allégrement voté par les parlementaires de droite. Le bon sens aurait voulu que l’on oppose à Jean-Marc Ayrault un adversaire idéologique. Au lieu de ça, nous avons eu droit qu’à un débat insipide où les égos ont remplacé les idées.

Le syndrome Louis XVI

Mais ce qui mérite surtout d’être retenu, c’est l’impuissance globale qui émane du premier ministre, et plus largement du gouvernement de François Hollande. Loin des promesses coutumières du genre politique, l’ancien maire de Nantes a affirmé sa volonté de réduire le chômage d’ici un an, sans toutefois se risquer à offrir une garantie quelconque. Cette frilosité qui confine au pessimisme est révélatrice des difficultés présentes, et à venir.

La situation politique de la France rappelle finalement ce qu’elle était en 1789, à la veille de la Révolution.

Un système totalement rigide et incapable de se réformer car inscrit dans un contexte politique que l’on considère comme inamovible (l’absolutisme avant, l’Europe et la zone euro aujourd’hui) ; un mécontentement général provoqué par un déficit chronique qui requiert toujours plus de taxations ; une dette étouffante qui monopolise la majeure partie des recettes ; un pouvoir qui se discrédite en proclamant des engagements dont on se rend compte peu à peu qu’il ne saura les tenir (fin des abus et réforme fiscale pour Louis XVI, croissance et emploi pour François Hollande) ; un gouvernement, enfin, dont l’impuissance provoque une perte de confiance.

Plusieurs éléments sont réunis, même si toute comparaison historique a ses limites. L’inanité du gouvernement Hollande se devine encore plus qu’elle ne se démontre, car le chef de l’État n’est installé que depuis quatre mois à l’Élysée. C’est trop peu pour y laisser sa tête. Néanmoins l’Histoire n’est pas qu’un simple roman que l’on dévore avec détachement, elle doit nous servir à établir des parallèles utiles.

Le médecin imaginaire

Avec un peu de bonne volonté on pourrait donner foi au plaidoyer de Jean-Marc Ayrault en se disant qu’une gestion stricte et rigoureuse du budget saura convaincre les marchés. Cela reste à prouver. En effet, rien ne démontre la validité de ce raisonnement qui relève plus d’un idéal économique, l’ordo-libéralisme, conçu et mis en pratique outre-Rhin.

Car c’est encore là que tout se joue. À quoi bon espérer la bienveillance des marchés si les efforts budgétaires se font au détriment des investissements d’avenir et donc des perspectives de croissance ? Si la France ne génère pas de richesse, sa vertu budgétaire ne lui sera pas d’une grande aide. D’ailleurs, ces efforts faits au nom de l’Europe sont annihilés par des sacrifices parallèles et contradictoires liés à cette même cause. Fallait-il emprunter pour prêter 26,4 milliards d’euros à la Grèce en sachant pertinemment que cette dernière ne rembourserait pas ? Faut-il encore emprunter la somme record de 142 milliards pour financer le mécanisme européen de stabilité, dont on pourrait finalement –comble de l’ironie- avoir besoin pour se renflouer soi-même ?

Quitte à alourdir considérablement notre dette, il aurait été mieux indiqué que ces emprunts servent à financer la recherche et l’industrie de demain. Dans le contexte actuel, cet argent tombe dans un gouffre sans fond et ne sert concrètement qu’à acheter un peu de temps avant la conflagration finale.

Les exigences économiques générées par l’Europe sont tout simplement hors d’atteinte pour une France dont la compétitivité est annihilée par une monnaie trop forte pour son industrie en fin de cycle. Le rythme impulsé est celui de l’Allemagne, et la France s’essouffle dans une zone économique où elle n’est pas de taille à rivaliser (environ 5000 entreprises de taille intermédiaire contre plus de 10000 en Allemagne).

La question que l’on est en droit de se poser pour conclure, c’est celle de savoir « pourquoi » persiste-on avec l’euro et avec une gouvernance européenne unique pour tant de pays qui diffèrent dans leur contexte, pourquoi s’obstiner à revêtir un costume si mal ajusté ?

Reconnaître les causes du mal, ce serait reconnaître l’échec de la politique entreprise depuis Maastricht en 1992. Ce serait donc confesser que l’on est dans l’erreur depuis 20 ans, une erreur imputable autant à la gauche qu’à la droite. Aucun gouvernement n’a envie d’être celui qui assumera ces deux décennies gâchées. S’ajoute à cela le symbole d’une construction européenne qui se retrouverait en état de mort cérébrale au cas où l’on reviendrait en arrière.

Pour autant, la réalité n’a que faire des idéaux politiques, on le verra lorsque la situation deviendra telle qu’il faudra songer à soi-même. C’est ce qui se produira si l’on ne tente pas une sortie de l’euro par le haut en passant du statut de monnaie unique à celui de monnaie commune. Mais nous n’en sommes pas encore là, car tel un médecin du XVIIème siècle qui saignerait son patient pour lui rendre sa vigueur, l’eurocrate réclame plus d’intégration européenne pour régénérer la structure déficiente.

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