Religion: entre droit à la critique et tolérance

Une fois de plus, l’actualité internationale est chargée de faits mettant en cause des émeutes religieuses dans les pays musulmans. Après les caricatures de Mahomet publiées par un journal danois, et celles publiées en France par Charlie Hebdo qui ont valu au journal de voir ses locaux incendiés, c’est un film diffusé sur Youtube qui a mis le feu aux poudres.

Une certaine idée de la laïcité

Si le lecteur le permet, nous ne disserterons pas sur un film qui semble –a priori- ne pas présenter grand intérêt. Il m’importe plutôt de resituer le débat aux limites de notre frontière nationale, et de réfléchir à la question de savoir dans quelle limite on peut critiquer les religions en France.

Je n’aurais pas la prétention de donner une définition exhaustive en seulement quelques lignes, mais il me semble probant de dire que la religion représente à la fois un modèle de vie, une philosophie, et bien sûr une croyance. À ce titre, elle apparait donc comme sacrée aux yeux de celui qui la suit. Néanmoins tout le monde ne partage pas la même religion. D’ailleurs, il n’est pas rare que des individus partageant la même foi aient une lecture différente d’un même message, tant et si bien que les querelles autour d’un point précis du dogme semblent être un attribut du fait religieux. On s’aperçoit donc que la religion, qui par essence tend à fédérer, a également une forte propension à diviser.

À travers leurs préceptes et leur interprétation du monde, les grandes religions monothéistes dessinent un cadre dans lequel sont incluses les notions de « Bien » et de « Mal », il y a la chose sainte et le péché dont découle un choix de vie pour le croyant. Le cadre républicain de la France fait que l’on est libre d’adhérer à la morale religieuse de son choix, de même que l’on peut rejeter les religions existantes et définir son propre système de valeurs. En définitive, la démocratie assure ce droit au citoyen que nulle autorité ne lui imposera des valeurs qui ne résultent pas de son choix.

C’est pour garantir cette libre détermination que l’État français est laïc, et qu’ainsi il ne reconnait ni ne favorise aucun culte. Autrement dit sa mission n’est pas du tout celle de gérer un équilibre entre les religions afin qu’aucune d’elles ne préempte sur les autres dans l’espace public ; sa mission est au contraire de les bannir de cet espace public qui appartient à tous, afin que soit également respectée la liberté de ne pas croire.

Cette nuance peut paraître capricieuse, mais elle est toutefois déterminante dans la bonne intelligibilité du terme de « laïcité ».

Un exercice de tolérance

Puisque la religion constitue un choix de vie, elle est intimement liée à la personne. La foi se vit à l’intérieur, il est donc fort logique que sa manifestation externe soit rigoureusement limitée. En effet, la tolérance n’est pas un concept à sens unique obligeant l’incrédule envers le fidèle, elle exige un même devoir de respect de la part du croyant vis-à-vis de l’athée et de l’agnostique.

Cet apprentissage de la tolérance a toujours été un exercice compliqué, en France comme ailleurs. Si l’on peut dater la soumission de l’Église à l’État au règne de Philippe le Bel (1285-1314), on constatera toutefois que son exclusion de la sphère publique est plus récente, puisqu’elle se situe à 1905, date à laquelle on a mis fin au concordat reliant officiellement l’Église de Rome à l’État français. Cette victoire laïque est l’aboutissement d’une longue lutte anticléricale qui a profondément divisé les Français entre eux durant tout le XIXème siècle.

Puisque la religion divise les individus plus qu’elle ne les rassemble, le bannissement de la vie publique est la solution à laquelle on a eu recours pour assurer la paix civile. Au fil du temps cet ordre des choses a fini par s’imposer comme étant légitime et globalement admis.

Néanmoins, cette conception se heurte aujourd’hui à l’éclosion de l’islam dans les sociétés occidentales. La spécificité de la religion musulmane par rapport au christianisme est qu’elle ne se résume pas simplement aux conceptions moralistes et métaphysiques. Effectivement, l’islam requiert chez le croyant des normes comportementales, tant en public qu’en privé, codifiées dans la fameuse « Charia ». On comprend donc que dans les sociétés musulmanes, l’interpénétration entre le civil et le religieux est totale là où en France elle a fait l’objet d’une stricte et difficile séparation.

Il est donc clair que l’expression traditionnelle de l’islam se trouve brimée par l’exigence de la loi française.

S’il paraît tout à fait rationnel dans ce cas que la loi collective -celle de la société- prime sur celle de l’individu, on peut déplorer qu’une certaine tendance à la communautarisation vise à amenuiser ces valeurs laïques. Ceux qui œuvrent dans cette optique usent très largement sur l’ambivalence qui nimbe ce fameux concept de « tolérance ».

Tolérer, mais pas à n’importe quel prix

La tolérance n’est pas l’approbation. Cette assertion paraît aussi simple à énoncer qu’à concevoir, mais cette frontière entre tolérance et approbation est parfois ténue.

On tolère la différence de son collègue de travail ou de son voisin de palier, on admet son droit à opter pour un système de valeurs dans lequel on ne se reconnaît pas personnellement, mais ce n’est pas pour autant que l’on est soi-même contraint d’admettre ces valeurs-là comme positives. Cet amalgame entre la tolérance et l’approbation est extrêmement dangereux en cela que la nuance est subtile et pas toujours comprise. Pour autant s’il est condamnable de ne pas tolérer, il est légitime de ne pas approuver.

Cette délicatesse est du « pain béni » pour ceux qui font profession de substituer les principes de leur foi aux conventions laïques qui régissent notre pays.

On pourra arguer que cette tolérance qui consiste simplement à ne pas molester ou insulter son prochain selon ses convictions représente bien le minimum dans un état démocratique. Ce n’est pas faux, mais avoir ce minimum là c’est déjà avoir obtenu beaucoup de l’espèce humaine, un coup d’œil sur ce qui se passe au-delà de nos frontières européennes suffit à s’en rendre compte.

La tolérance, comme tout autre concept existant, est une notion dont le vice dispute à la vertu. Dans une proportion mesurée elle est un rempart contre les haines, tandis que poussée à l’excès elle s’apparente à une forme de soumission face aux dérives sectaires.

Une certaine méconnaissance de l’Histoire et une interprétation tronquée du concept de laïcité peuvent amener certaines personnes à considérer que l’on discrimine des individus en faveur de leur religion, là où en réalité on ne fait que protéger notre héritage démocratique. C’est notamment ce que l’on observe la plupart du temps dans les affaires où le terme « d’islamophobie » est invoqué.

Les actes d’hostilités dont sont victimes des individus ou mêmes des lieux de culte sous le simple prétexte qu’ils sont liés à l’islam sont évidemment déplorables, mais ils ne doivent pas servir de prétexte pour condamner toute critique de l’islam en tant que religion, puisque le droit à la critique est avant tout une caractéristique fondamentale de la démocratie et de la liberté d’expression.

C’est pourtant le résultat auquel tentent de parvenir certaines associations comme Les Indivisibles, ou encore les Indigènes de la République qui hurlent à la discrimination lorsque l’État empêche les prières de rues ou la réservation d’établissements sportifs aux seules femmes voilées.

Le principal moteur de cette lutte mêlant sectarisme et communautarisme est la culpabilité du Français, et plus généralement de l’homme blanc esclavagiste et colonisateur. Les groupuscules de ce type qui usent de cette rhétorique sont encore assez marginaux, mais leurs principes déteignent assez largement sur la notion même d’antiracisme.

Le dynamisme des associations reliées de manière plus ou moins directe à l’islam nous ferait presque oublier qu’il existe aussi des activistes chrétiens. Le principal acteur de cette tendance -Civitas- a fait parler de lui dans la tentative d’interdiction d’une pièce de théâtre mettant en scène une représentation jugée blasphématoire de Jésus Christ. Les manifestations contre l’avortement et le mariage homosexuel  sont l’apanage de cette association qui organise également des prières publiques en guise de protestation.

Il est assez désolant de voir comment ces chrétiens se livrent à une surenchère d’actes hostiles envers la laïcité, lésés qu’ils sont d’être débordés par l’activisme revendicatif des lobbys musulmans.

La laïcité au XXIème siècle n’est pas à réinventer car sa conception est déjà aboutie, elle est simplement à défendre face aux soubresauts obscurantistes. Ceux-là misent sur la confusion intellectuelle que génère les mots à l’épreuve des faits, et sur une exploitation factieuse de l’Histoire où apparaîtraient des peuples exploiteurs et des peuples exploités.

Contrairement à ce que prétendent les professionnels de la langue de bois et de la bien-pensance pour qui il n’est de problème assez gros qui ne puisse être habilement glissé sous le tapis, l’abandon de l’assimilation à la française met à rude épreuve une laïcité qui ne saurait rompre sous peine qu’au final ce soit la France qui perde un peu d’elle-même.

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